Déjeuner avec René Roudaut

«Il y a un grand intérêt français pour l’apprentissage»

A la veille de la visite de François Hollande, l’ambassadeur de France à Berne évoque le climat apaisé entre les deux pays

Eloge du multilinguisme par un Breton bretonnant

A moins d’une semaine de la visite en Suisse du président français François Hollande, vouloir déjeuner avec l’ambassadeur de France peut passer pour une mise au défi. On l’imagine pris entre les téléphones et les souhaits contradictoires de l’Elysée et du protocole fédéral, affairé à régler la forme de la table et à rédiger les dernières notes de discussions.

Mais, résultat d’une expérience diplomatique de plus de 35 ans, c’est un ambassadeur qui a su se rendre totalement disponible pour son hôte suisse qui nous invite à le rejoindre à la Brasserie Bärengraben. Un petit établissement prisé des parlementaires romands, avec ses menus de brasserie française, niché dans un ancien poste de l’octroi, en face de la fosse aux ours. Bien pratique, c’est à mi-chemin du Palais fédéral et de la chancellerie de l’ambassade de France. Le patron, Edy Juillerat, nous a réservé une table qui surplombe l’Aar et le plus vieux quartier de Berne.

René Roudaut ne s’en cache pas: il reste un provincial, un Breton bretonnant, et le revendique. Malgré une brillante carrière qui l’a mené de Moscou, son premier poste de secrétaire diplomatique, à la tête de l’ambassade de France à Budapest en passant par Kampala et Rabat, sans oublier la direction du cabinet du flamboyant ministre des Affaires étrangères Dominique de Villepin.

Alors Berne, cette capitale provinciale que convoitent les diplomates français au sommet de leur carrière pour son style de vie simple et sa proximité avec Paris, René Roudaut ne se lasse pas d’en conter les charmes. Cela fait cinq mois qu’il occupe son poste et, avec son épouse, il a déjà sillonné presque tous les cantons suisses.

Mais, précise-t-il au cas où on le soupçonnerait d’avoir choisi une voie bien lisse dans un pays sans histoire, «avec plus de 160 000 Français en Suisse, presque autant de frontaliers, l’intensité des relations économiques et commerciales, les questions fiscales et financières, nous avons affaire à de vrais dossiers bilatéraux, essentiels et consistants».

Pour l’entrée, ce sera donc trois huîtres. Bretonnes évidemment. Avant de passer à un classique de la cuisine française, le plat du jour, le coq au vin. Mais, sans doute conforté par l’omniprésence du bärndütsch, on n’abandonne pas le breton. La langue quasi maternelle de notre diplomate, parlée dans le bourg entre Brest et Morlaix où ses parents tenaient un petit commerce. «Aujourd’hui, avec la reconnaissance des langues régionales comme patrimoine culturel français, je peux mettre le breton dans mon CV. C’est un plus. D’abord parce qu’être bilingue m’a donné des facilités dans l’apprentissage des langues. Ensuite parce que cela permet d’être plus réceptif à la vie de pays, comme la Suisse, où coexistent diverses cultures et idiomes.»

La Suisse, André Roudaut l’a découverte lors de son stage de l’ENA en préfecture de Colmar, au milieu des années 1970. L’époque des pionniers de la coopération transfrontalière du Rhin supérieur, autour de Bâle. Le Dreyeckland, entre Allemagne, France et Suisse. Avec des dossiers, comme celui de l’aéroport de Bâle-Mulhouse, qu’il retrouve aujourd’hui sur son bureau. «C’est ainsi que j’ai eu la chance un jour de participer à une Landsgemeinde à Glaris. C’était fascinant. J’avais sous les yeux l’illustration de ce que, étudiant en sciences politiques, j’avais lu dans La Suisse, démocratie témoin d’André Siegfried.»

Aujourd’hui, André Roudaut l’admet, il arrive à un bon moment des relations entre la Suisse et la France, celui de l’apaisement des conflits fiscaux. Qui devrait permettre d’intensifier la coopération entre les deux pays. Malgré l’incertitude qui plane sur la libre circulation depuis le 9 février 2014.

En matière de coopération, pourquoi ne pas améliorer les échanges entre HES et UIT françaises? De toute évidence, le sujet intéresse le gouvernement français. «Il y a en France un très grand intérêt pour votre système de formation duale, l’apprentissage, par exemple. D’où la rencontre prévue à Zurich entre le président et des apprentis. France et Suisse ont beaucoup à apprendre l’une de l’autre. Mais tout n’est pas transposable, car nos systèmes politiques diffèrent beaucoup», précise l’ambassadeur.

Avec la décision de la Suisse de reprendre les normes de l’OCDE pour l’échange automatique d’informations, les relations entre diplomates et administrations sont devenues plus détendues, plus faciles, convenons-nous devant nos verres de jeninser, un agréable pinot noir des Grisons.

Les Suisses eux-mêmes semblent tout surpris de constater que leurs craintes étaient sans fondement, relève l’ambassadeur. Les fonds sous gestion n’ont pas quitté les banques, le règlement du passé, pour lequel la Suisse souhaitait un accord spécifique, est en train de se solder sans trop de bruit. «Les Suisses sous-estimaient sans doute la force de leur marque. La stabilité politique, la fiabilité du cadre juridique, le savoir-faire des banquiers sont désormais plus importants pour les clients que le secret bancaire», estime le diplomate.

Evidemment, tous les problèmes ne sont pas éclaircis entre la Suisse et la France. Les affaires UBS et HSBC sont là pour rappeler désagréablement aux Suisses une page difficile à tourner. Il y a la question du reversement des taxes à l’aéroport de Bâle-Mulhouse ou la demande des autorités genevoises de garantir l’affection à des infrastructures profitant directement aux frontaliers de l’impôt prélevé à la source. Mais surtout le climat malsain créé à Genève par les campagnes de suspicion à l’encontre des frontaliers. «Je suis intervenu auprès du MCG pour le prévenir des risques de dérapage de son action zéro frontaliers. Heureusement, cette campagne a cessé», se réjouit prudemment le diplomate.

Sur l’avenir de la libre circulation et des accords bilatéraux, le représentant de la France ne peut que confirmer la position de Bruxelles: «La France comprend très bien le souci du Conseil fédéral de respecter la volonté démocratique de maîtriser l’immigration. Mais on ne peut pas dissocier la libre circulation des personnes de celle des services, des biens et des marchandises. Dès lors, la marge de manœuvre du Conseil fédéral est extrêmement réduite.» Mais on sent bien que c’est là l’affaire des Suisses.

Alors que le coq au vin semble n’offrir aucune résistance à notre diplomate, celui-ci avoue que l’un des plus intéressants moments de sa carrière fut sa fonction de conseiller pour les affaires religieuses. Presque une incongruité dans un pays qui a littéralement inventé la laïcité.

C’était au moment de la montée des intégrismes de tous bords, la création du Conseil français du culte musulman, la question du port du voile. La France, qui pensait en 1905 avoir évacué la religion de l’espace public, se retrouvait confrontée à une question qui allait revenir au cœur de ses préoccupations.

La discussion passe donc naturellement à la montée du populisme et des nationalismes en Europe. Au-delà des causes souvent évoquées, sentiment de perte d’identité, besoin de retrouver une histoire nationale, manque de légitimité démocratique de la construction européenne, l’ancien élève des jésuites ajoute une raison plus fondamentale à ses yeux: le refus de l’Europe de dire ce qu’elle est, géographiquement, culturellement et historiquement. Le débat de 2002 autour des racines judéo-chrétiennes de l’Europe, la question de l’adhésion de la Turquie ou un jour de républiques aux confins du continent, tout cela crée un climat anxiogène pour les citoyens.

«Comment ceux-ci peuvent-ils se projeter dans la construction européenne, s’identifier à un projet, développer une identité européenne si même au niveau des symboles, comme les billets d’euros, on choisit des images abstraites, des ponts qui n’existent pas en l’occurrence? Alors que l’Europe, du pont du Gard au Rialto en passant par le Portugal ou l’Allemagne, regorge d’ouvrages identifiables et à haute portée symbolique?»

L’Europe, songe notre diplomate breton, souffre de l’absence de grandes figures capables de concevoir le lien entre les aspirations et la réalité des peuples, et la construction politique. Et pourquoi pas un nouveau Denis de Rougemont suisse?

«Le refus de l’Europe de dire ce qu’elle est, géographiquement, culturellement, est à l’origine de la crise»