Interview

Yann Borgstedt, l'homme qui lève 2,6 millions de francs en un soir pour sa fondation Womanity

Entrepreneur à succès, le quarantenaire genevois s’est fait un nom dans le monde de la philanthropie façon 2.0. Pour sa fondation, Womanity, qui vise à améliorer le sort des filles et des femmes défavorisées, il embauche de grandes chanteuses populaires et organise de luxueux galas. Old style s'abstenir

Le Temps: Vous avez débuté comme héritier de la firme Pelichet. Votre carrière, en deux mots ?

Yann Borgstedt: J’ai cofondé, puis revendu une boîte internet (Netarchitects) à une société française cotée en bourse, Altran Technologies. Aujourd’hui, je suis surtout actif dans des projets immobiliers en Angleterre et en France, et aussi dans différentes sociétés liées à la logistique d’événements. Mais très vite, je me suis dit que je voulais faire quelque chose avec ce que m’avait donné la vie. Le succès, à mes yeux, vient avec une certaine responsabilité. Est-ce un sentiment de culpabilité, l’envie de rendre d’une manière ou d’une autre ? Il y a plus dans la vie que de simplement vouloir gagner davantage d’argent. Bref, je voulais «faire quelque chose», même si je ne savais pas très bien quoi.

Et puis...

Par un concours de circonstances, je suis parti au Maroc où j’ai rencontré toute une série d’ONG. Le travail de l’une d’elle m’a séduit. Elle s’occupait de la question des mères célibataires. Or, il s’est avéré que beaucoup de ces jeunes femmes étaient des « petites bonnes ». Les régions rurales marocaines envoient des filles âgées entre six et onze ans, qui deviennent ensuite l’esclave sexuelle des garçons de la famille, ou alors finissent comme enfants des rues ou encore prostituées. Il s’agissait notamment d’aller expliquer aux parents les risques qu’encouraient leur fille envoyée à Casablanca ou à Rabat. C’est de là qu’est venu le focus de la fondation sur les femmes.

C’est ainsi que vous allez créer ce qui deviendra Womanity?

Cherie Blair (la femme de l’ancien premier ministre britannique Tony Blair) revient d’un voyage en Afghanistan-Pakistan. Je la rencontre grâce à un ami commun, début 2006. Il s’agit alors de transformer la plus grande école pour filles du pays, l’école Al Fatah de Kaboul, en établissement modèle. Les talibans sont tombés et la communauté internationale veut amener autant de filles afghanes que de garçons à l’école. Mais le niveau est catastrophique, à cause notamment du manque de femmes professeurs, qui ont dû rester à la maison pendant dix ans. Nous nous sommes associés à Cherie Blair et au gouvernement britannique et nous avons commencé à transformer cette école qui abrite aujourd’hui plus de 5000 filles.

Parallèlement à ça, le photographe Reza (Reza Deghati) me parle de l’idée de monter une radio pour femmes en Afghanistan. Comme je suis un entrepreneur, j’évoque le projet autour de moi alors que je suis à Jérusalem. Là, je rencontre de cette manière Maysoun Odeh Gangat, cette femme palestinienne mariée à un ambassadeur sud-africain qui avait déjà lancé Ram FM, une radio financée par des Juifs d’Afrique du sud mais ensuite fermée par l’armée israélienne. C’est ainsi que naît Nisaa FM (Femme FM), dont le but est de s’étendre à toute la Cisjordanie. La radio marche bien, et maintenant Nisaa-Network est appelé à fonctionner dans dix pays du Moyen-Orient. Nous avons essayé de répliquer le modèle en Egypte. Mais là, nous nous sommes trouvés à l’époque au milieu d’un match de ping-pong entre l’armée et les Frères musulmans, qui rendait le projet très compliqué. D’où l’idée de faire là-bas plutôt une série radio sur la vie quotidienne d’une femme au Moyen-Orient. Avec la possibilité de syndiquer ensuite cette série dans tout le monde arabe, en partageant avec les radios les revenus publicitaires.

Vous semblez fonctionner en cascade?

Lorsqu’une porte se ferme, d’autres s’ouvrent, forcément. On peut rester devant la porte fermée ou chercher d’autres voies. Au Caire, on est allé chercher Mona Zaki, une actrice égyptienne très célèbre qui m’a coûté 20 000 dollars, puis la chanteuse Nancy Ajram pour faire la musique – elle, elle m’a coûté 60 000 dollars. Cela a provoqué beaucoup de débats autour de moi. Les gens me disent : «Tu ne peux pas payer autant d’argent au sein d’une fondation, les gens doivent travailler bénévolement pour toi.» Dans l’absolu, oui, mais le fait d’avoir Nancy Ajram – elle a trois millions de followers sur Facebook – signifie que j’ai pu vendre ma série à toute une palette de stations au Moyen-Orient. On était ainsi présent dans dix pays, diffusés notamment par Panorama, la plus grande chaîne d’Arabie saoudite. Si je veux générer un débat sur le rôle de la femme, il faut que j’ai des gens qui écoutent, sinon je ne me serais fait plaisir qu’à moi-même. Il faut faire de «l’edu-taintment» et cela se fait dans ce cas à travers les aventures d’une jeune fille et de ce qui lui arrive dans la société. Un épisode parlait de divorce, un autre de violence domestique. Nous avons aussi réuni une équipe de blogueurs qui, à chaque fois, allait titiller les réseaux sociaux et développer un débat là-dessus.

Tout cela sonne comme un négoce. Comment être sûr de garder le bon cap?

On échange avec l’équipe qui écrit le script, et qui cherche principalement à faire de l’audimat. Ce qui provoque d’ailleurs un peu de tension et beaucoup de débats. Est-ce qu’on a eu la bonne proportion d’éducation versus divertissement? Quel sera l’impact ? C’est très difficile à mesurer mais nous croyons à l’instauration d’une dynamique. On lance maintenant la série numéro 2 qui est en fait un cartoon. Pourquoi? Parce qu’au Moyen-Orient, nous sommes face à une population qui, pour 70 %, a moins de quarante ans. Si je veux avoir un impact, il faut que nos clips soient vus sur des téléphones portables. Maintenant, ce sont trois filles, dont la même héroïne – Noa, une Egyptienne – qui va à Dubaï et qui a une copine libanaise et une autre saoudienne. Cette fois, les clips de trois minutes sont mis en musique avec Hisham Fageeh, ce gars qui est devenu un phénomène dans la région, et au-delà, quand il a repris la chanson de Bob Marley pour en faire «No women no drive», à propos des femmes saoudiennes interdites de conduite en Arabie saoudite. On «tague» donc aussi sur sa célébrité et ses followers (la vidéo de Fageeh a été vue plus de 13 millions de fois sur internet, ndlr).

Ces séries, au final, sont-elles rentables?

La radio en Palestine est devenue la quatrième la plus écoutée, elle est «breakeven», donc elle vit de la pub. Ce sont surtout les boîtes de telecom, c’est-à-dire de téléphones portables, qui amènent beaucoup d’argent, et elles ont leur propre système de monitoring pour être sûres que leur investissement publicitaire vaut la peine. Mais il y a aussi des ONG qui financent certains modules et programmes thématiques, comme «le droit et les femmes», par exemple. Notez que, parmi les auditeurs nous avons maintenant au moins 40 % d’hommes. C’est intéressant: le but pour moi n’est pas de convaincre d’autres femmes que leur condition n’est pas bonne. Si je veux obtenir une transformation, c’est en changeant le regard de l’homme sur la femme. Pour ce qui est de la série radio, nous avons bénéficié d’un donateur, qui nous a offert 150 000 dollars, soit son prix de revient.

Comment partagez-vous ces actions avec vos activités professionnelles?

Globalement, c’est moitié-moitié. Mais quand j’ai un gala à organiser, c’est moi qui dois prendre mon bâton de pèlerin et aller taper aux portes. Lorsqu’il faut aller voir un sponsor et lever 500 000 francs pour organiser une soirée, c’est plus facile de le faire auprès de gens avec lesquels je travaille. Organiser un gala, cela permet de réunir des sommes importantes, même si ce n’est de loin pas ce que je préfère. Cette année on a levé 2,6 millions de francs en une seule soirée à laquelle ont participé plus de mille personnes. Mais il y a aussi, bien sûr le recours à des partenaires. UBS a mis à disposition 1 million de francs pour dupliquer le modèle de l’école en Afghanistan, ce qui nous permet actuellement d’être à l’oeuvre dans 14 écoles pour filles.

Selon vous, qu’est-ce qui vous différencie des autres fondations?

J’ai une approche entrepreneuriale de la philanthropie. Je la regarde comme un business. Notre particularité, c’est d’être prêts à prendre des risques que d’autres fondations ne veulent pas prendre, afin de prouver le modèle. Je ne serai pas la plus grosse fondation dans les projets, mais si ça marche, nous allons ensuite chercher d’autres gens pour répliquer le modèle. Cela veut dire que tous nos programmes ne doivent pas réussir. Si on veut pousser les limites, avoir une approche du risque qui est plus importante, il faut accepter la possibilité d’un échec.

Par ailleurs, il faut faire des choses qui puissent être répliquées. Je ne veux pas travailler seul dans mon coin. C’est l’une des grosses frustrations en philanthropie: il y a trop de gens qui font la même chose, pas assez de collaboration et beaucoup trop d’ego. A un moment, il faut transcender tout cela et se poser la vraie question: est-ce qu’on sert à transformer la réalité sur place, ou non ? Honnêtement, le fait que ce soit Womanity qui le fasse, ou la fondation x ou y avec laquelle on travaille, je n’en ai rien à faire. L’essentiel, c’est de réussir à amener les gens à investir quelque part parce que nous avons prouvé auparavant que ça en valait la peine.

Existe-t-il une amicale des philanthropes? Beaucoup d’entrepreneurs qui ont la même fibre que vous?

Nous nous rencontrons par le biais de conférences, souvent organisées par des grandes banques. Ensuite, il y a des sociétés de conseil en philanthropie, comme Wise à Genève, qui travaillent avec des familles. Je leur donne souvent le mandat de nous «challenger», pour qu’ils me conseillent d’autres manières de faire. Je veux être bien sûr que chaque dollar que je dépense, je le dépense au mieux.

Par exemple, nous avons lancé un Prix sur la thématique de la violence contre les femmes. J’ai mandaté une boîte de consulting pour faire un état des lieux sur ce qui se passe dans ce domaine. Cela m’a coûté 100 000 dollars, mais je préfère dépenser cet argent avant, pour être sûr que nous offrons une vraie valeur ajoutée en lançant notre idée. Dans ce cas précis, cela consiste à récompenser conjointement une ONG à l’oeuvre sur la question et une autre qui sera chargée de répliquer le modèle. Par exemple, nous avons élu une ONG qui travaille sur la notion de masculinité dans les favelas. Qu’est-ce qu’être un homme dans les banlieues du Brésil ? Une autre ONG a répliqué leur modèle au Moyen-Orient, et tout d’abord dans les camps de réfugiés syriens au Liban, où le concept traditionnel de masculinité est complètement remis en cause.

Cela dit, pour revenir à votre question, les jeunes entrepreneurs dans toute la vague internet sont souvent très conscients de ces questions. Ils ont fait beaucoup d’argent très rapidement et ils veulent faire quelque chose dans le monde social.

Reparlons de vos galas. Comment vivez-vous le contraste entre le grand luxe que vous déployez à Genève et la réalité du terrain?

Les gens viennent avant tout parce qu’ils savent qu’ils vont avoir une soirée sympa, avec plein d’artistes, des lots uniques. Question «value for money», les gens vont vivre une soirée qu’ils n’auraient nulle part ailleurs à ce prix-là. Ils font une super affaire. Et moi, je fais de l’argent sur la vente de l’eau.

Par exemple, un des lots était d’aller voir, en jet privé, Manchester City contre Manchester United dans la loge de Bacary Sagna, le footballeur français, et d’aller ensuite dîner avec lui. Plus que des produits, nous vendons des expériences, des choses que les gens, même fortunés, ne pourraient pas s’acheter autrement. Pourquoi les gens aiment-ils venir? Parce que je fais l’extra-mile pour qu’ils s’amusent, en invitant des artistes que j’ai rencontrés à Ibiza, les meilleurs serveurs de cocktails…

J’ai cette capacité d’aller chercher des fonds à gauche à droite. J’aime bien m’appeler le mendiant professionnel. L’avantage que j’ai, c’est que je paie moi-même tous les frais d’infrastructure de la fondation. Les gens savent ainsi que ce qu’ils donnent ira en totalité sur le terrain.

Bien sûr, nous montrons aussi un film sur les activités de la fondation, et nous avons des invités, comme Cherie Blair qui est venue en parler une fois. Forcément, il faut être aussi un peu pragmatique. Je ne suis pas Robin des Bois, mais je vais aller chercher l’argent là où il se trouve. Même si, comme le prouvent les statistiques, ce sont souvent ceux qui ont le moins qui sont prêts à donner le plus, en pourcentage de leur fortune.

Vous évoquez Cherie Blair. Son mari n’incarne-t-il pas, précisément, tous les dangers de la philanthropie privée?

Je séparerais bien les deux membres du couple Blair, et je ne suis pas sûr que j’inviterais le mari. Ceci dit, le grand débat dans la philanthropie, c’est la cohérence. Et je me l’applique à moi-même en premier. Je dois me montrer cohérent entre mon business, ma carrière d’entrepreneur et la philanthropie. Je ne peux pas simplement me dédouaner en faisant le bien pour compenser des activités qui seraient par exemple illégales. Par principe, je ne fais jamais d’affaires dans les pays où j’ai des activités de philanthropie.

 Vous sentez-vous dans le même état d’esprit qu’un Bill Gates ou un Mark Zuckerberg?

Je ne suis pas dans la même ligue qu’eux. Et par ailleurs, moi je passe beaucoup de temps sur le terrain : je n’ai pas une boîte à gérer. L’immobilier me laisse du temps, je n’ai pas d’équipes à suivre au quotidien. Mais ces gens-là sont une vraie inspiration pour moi. On se souviendra sans doute plus d’eux pour ce qu’ils ont fait que pour Facebook ou Microsoft, dont personne ne parlera peut-être plus dans vingt ans.

L'adresse du site: Womanity.org

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