Le 11 mars 2020, l’OMS décrétait l’état de «pandémie». Le 13, le Conseil fédéral prenait une décision historique en décrétant la fermeture des écoles et une sévère limitation des restaurants et des manifestation. Nous consacrons une série d’articles à cette année unique.

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C’est une leçon d’humilité que de se replonger dans les premiers articles consacrés au coronavirus, il y a un an. «La Suisse est un pays bien préparé et il n’y a aucune raison de s’alarmer. Le coronavirus est similaire à une grosse grippe, avec une mortalité certes plus élevée, mais il ne faut pas prendre de précautions spéciales», expliquait ainsi un infectiologue des HUG le 26 février 2020. Le premier cas venait d'être diagnostiqué au Tessin, celui d’un septuagénaire qui revenait d’Italie. Depuis, tout a changé. Un agent pathogène mille fois plus fin qu’un cheveu, silencieux, vivant des êtres qu’il infecte, a suspendu nos vies. La Suisse a dépassé les 10 000 morts, son économie est au ralenti, la société souffre, le fédéralisme a été chamboulé et les responsables politiques sont critiqués comme jamais.

Yannis Papadaniel, anthropologue à l’Université de Lausanne, spécialiste des questions de santé à la Fédération romande des consommateurs, et titulaire du blog «La santé en question» sur le site du Temps, revient sur ce tsunami social.

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Un an que cet événement nous bouleverse collectivement et individuellement… Est-ce pertinent de marquer cette date, alors que le temps reste suspendu, qu’on est au milieu du gué?

Un événement se caractérise par le fait que ce qu’il fait advenir n’a pas de sens immédiat et nécessite donc une réflexion. Laquelle est d’autant plus simple à mener que l’événement est terminé. Mais là, il dure, on réfléchit en même temps, on ne sait pas quand commencera la période d’après. Alors cette recherche anticipée des conséquences paraît un peu vaine…

Le premier malade suisse le 24 février 2020, la pandémie déclarée par l’OMS le 11 mars et le 13, le Conseil fédéral qui déclenche l’état de situation extraordinaire. Quels moments vous ont le plus frappé?

La conférence de presse du Conseil fédéral du 13 mars a été une étape importante. Ce qui s’en est suivi fut encore plus déstabilisant: plus jamais durant l’épidémie – jusqu’à présent – je n'ai eu l’impression d’évoluer dans un monde aussi étranger. Les gens qui osaient à peine se frôler dans les supermarchés restés ouverts, une tranquillité à la fois paisible et très inquiétante dans les villes… Durant ces trois mois, le consensus fut, à peu de chose près, général. Puis il s’est craquelé, et à partir de là s’est mise en place la situation actuelle, où notre collectivité tente de se maintenir debout alors que son centre de gravité se déplace en permanence sous la force du virus. Il y a aussi l’usure de ne pas avoir de réponse à des questions parfois très quotidiennes – «Dois-je aller travailler avec ce rhume?» «Ce copain que j’ai vu hier fait-il attention?», etc. – et d’autres plus politiques: comment organiser la solidarité, maintenir un semblant de vie sociale? Le bouleversement ne s’est pas produit lors du premier confinement, qui a été vécu comme une parenthèse. Tout se joue maintenant, sur la durée. Je ne suis donc pas sûr que le bouleversement se soit déjà produit.

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Les désirs des uns ont dû s’incliner devant le primat du collectif. Dans quelle mesure la crise a-t-elle modifié les rapports entre les individus et le groupe?

J’enseigne à des étudiants de première année en médecine. Je dois admettre que jusqu’à la pandémie, j’avais du mal à les convaincre de la portée du concept de «biopolitique», utilisé par Michel Foucault. Une biopolitique est une politique qui pose la vie humaine comme un bien suprême à protéger. A cette fin, elle s’autorise à promulguer ce que l’on peut faire ou non avec notre corps. Une biopolitique implique nécessairement de traiter l’humain non pas comme un individu, mais comme le membre d’une espèce définie par des caractéristiques anatomiques et biologiques. En quelque sorte, elle nie l’individualité: lors des fêtes de Noël, en limitant le nombre de convives, c’est le nombre de corps humains autour de la table qu’on limite, indépendamment du fait qu’il s’agit d’un oncle, d’un cousin, ou d’une meilleure amie. Une telle dissociation, entre qualité biologique et qualité sociale, n’existe que de façon théorique, elle n’existe pas dans les faits, et c’est ce qui rend si difficile l’application de mesures comme celles-ci.

Les tensions sont-elles aujourd’hui si fortes parce qu’il est difficile de choisir entre la préservation de l’économie et celle de la population?

Parce que le virus ne réfléchit pas sur des bases morales, politiques ou philosophiques, il nous a contraints (et nous contraint encore) à mettre entre parenthèses tout ce qui fonde les libertés individuelles, moralement fondées, pour protéger les corps et la vie. En ce sens, le collectif, sur des bases biologiques, a pris le pas sur l’individuel, le moral, le politique et l’économique. Mais là où l’opération biopolitique s’avère difficile, c’est que ce maudit virus a un spectre de symptômes très larges et qu’il est difficile de déterminer – du moins à ce stade de nos connaissances – qui il menace et qui il ne menace pas. Le virus est, si l’on veut, très joueur. Ce sont ces incertitudes qui nourrissent les tensions entre la sécurité collective et les libertés individuelles, et c’est pour cette raison que, pour ma part, je suis très heureux de ne pas être dans la position d’un gouvernant. Ce sont d’ailleurs aussi ces caractéristiques du virus insaisissable qui nourrissent le discours complotiste, et, plus généralement, qui alimentent la montée d’agressivité, voire de violence, qu’on observe ces derniers mois.

C’est toute la société qui a montré sa vulnérabilité

Les divisions se sont accentuées, notamment entre ceux qui acceptent de se priver et ceux qui ne le veulent pas, ou ne le veulent plus. La société va-t-elle changer en profondeur?

On découvre que les personnes âgées ou présentant des comorbidités ne sont pas les seules vulnérables face au virus, c’est toute l’organisation de la société qui l’est. Certains ont expliqué que la société avait mis un genou à terre pour protéger les plus vulnérables, d’autres ont rétorqué que la mort faisait partie de la vie, qu’on se surprotégeait, que tout arrêter était de l’ordre du déni de notre condition mortelle… On peut cacher la mort derrière des statistiques et faire des comparaisons abstraites, collectives, mais il n’y a pas que les chiffres. Il y a aussi l’expérience, et pas seulement sur les défunts. Il faut tenir compte des survivants, de ceux qui restent. Dire qu'il faut prendre le risque de laisser mourir ses parents âgés ou ses grands-parents qui doivent bien mourir de quelque chose est un peu court: comment vivre avec cela après, comment s’affranchir d’une telle décision, comment la raconter à ses enfants?

Un an que les polémiques entre scientifiques, voire entre scientifiques et politiques, alimentent la cacophonie…

Le consensus absolu est assez rare dans le contexte académique et se construit de façon progressive et incertaine, dans un débat critique permanent. Par ailleurs la science reste une activité humaine où l’ego joue aussi son rôle. Ce qui a changé, c’est que toutes ces facettes se sont déployées en public. Quand un-e expert-e est invité-e dans les médias, on pense qu’il-elle va donner un état des lieux objectif de la situation – mais c’est une vision erronée. Une analyse scientifique peut aider à la prise de décision, mais elle ne fait pas la décision. Elle peut d’ailleurs aussi aider à montrer l’erreur ou l’absurdité d’une décision, sans la défaire. Les relations entre task force et politiques ont parfois donné l’impression d’un champ de bataille. Le manque de ponts établis, d’interfaces entre société civile et communauté scientifique s’est cruellement fait sentir. C’est cette lacune, à l’origine d’une certaine inculture en matière de science, qui a biaisé l’intégration de la science dans le débat et ouvert le champ à des propositions obscurantistes et absurdes, comme d’interdire l’expression publique des membres de la task force ou des scientifiques.

Qu’est-ce que la pandémie pourrait changer dans l’organisation du système de santé, qui a montré ses déficiences?

Le compromis général dans les pays occidentaux était de penser qu’on était protégés, invulnérables, grâce à nos infrastructures médicales très performantes. Mais les plans de gestion d’épidémie avaient des lacunes, ils se sont révélés purement théoriques et inadaptés à un événement de cette envergure. On s'est aussi rendu compte que des objets plutôt «low tech» comme le gel et les masques étaient plus efficaces que des outils sophistiqués comme une application pour smartphone. A moyen-terme, bien sûr, c'est le «high tech» qui a permis de développer les vaccins. Pour lesquels on aurait pu penser, étant donné leur nature essentielle, que les brevets et les prix allaient être revus. Rien de tout cela ne s’est produit. Les privilèges commerciaux de l'industrie pharmaceutique demeurent, on n’a rien gagné en transparence. Enfin, jamais notre dépendance à des sites de production de biens médicaux hors d’Europe n’aura jamais été aussi claire. La crise nous rappelle que la proximité a du bon. 

Reviendra-t-on, à votre avis, à la vie d’avant, à la normalité d’avant?

Je ne peux pas répondre à cette question. Ce que je peux dire, c’est que si l’anomalie qu’est le virus s’estompe, il faut bien sûr anticiper une période de convalescence. Indépendamment de tout cela, retrouver une certaine insouciance, ce serait important.

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