Portrait

Yousra Boumasmoud, au nom de sa mère

Cinq mois après son arrivée en Suisse, l’étudiante marocaine a été élue présidente de l’Assemblée de l’Université de Neuchâtel. On appelle cela une intégration réussie

Tout va si vite alors qu’émane d’elle non pas la hâte mais une impression de (fausse?) nonchalance. En septembre dernier, elle quitte son Maroc natal, pose ses valises à Lausanne, vient s’asseoir sur les bancs de l’Université de Neuchâtel, est désignée dans la foulée représentante des étudiants en sciences économiques à l’Assemblée Universitaire, est élue en janvier présidente de cette même Assemblée devançant ainsi bon nombre de dignitaires du corps professoral.

Une fulgurance. A ce rythme, on se dit que sous peu elle va postuler au poste de recteur. Yousra Boumasmoud sourit. Se déride. Pas trop l’habitude de faire face à un journaliste. Deux scrutins successifs gagnés haut la main, cette question donc: «Une carrière politique, vous y pensez?». Elle répond qu’évidemment elle ne pense pas à cela. Lui importent avant tout ses études. Elle est en première année et… a 28 ans. Sur le coup, elle accuse du retard puisque dans l’amphi la moyenne d’âge tourne autour de la vingtaine.

Déjouer l’inéluctable

Alors elle explique l’histoire de sa mère, là-bas chez elle au Maroc. Tombée gravement malade en 2007, un cancer. Yousra venait de décrocher son bac en mathématiques au lycée El Ghazaly de Rabat. Elle décide en qualité d’aînée des filles d’accompagner sa chère maman. Cinq années de veille, de soutien, de connivences et caresses, ces gants d’eau douce sur son visage… Ne pas suspendre le temps mais déjouer l’inéluctable en égrenant des souvenirs, en anticipant le devenir. A son chevet, Yousra éprouve les plaisirs de la lenteur. «Ma mère m’a enseigné l’écoute et le droit à quiconque d’exprimer ses désaccords tant qu’ils sont argumentés» pointe-t-elle.

Ses parents étaient tous deux professeurs de français à Sidi Yahya Zaër, un village non loin de Rabat. Éducation d’enfance libre, sans le voile même si celui-ci n’obsède pas Yousra puisqu’il est un vêtement un point c’est tout. Elle prend le bus seule, descend à hauteur du lycée, pousse en soirée jusqu’à l’Association démocratique des femmes du Maroc (qui œuvre pour l’égalité entre les sexes et la pleine citoyenneté des Marocaines).

Engagée

Yousra n’aime pas le mot militante, préfère celui d’engagée. Elle juge que le Roi Mohammed VI a beaucoup fait pour la cause des femmes en soutenant une Moudawana (code de la famille) davantage égalitaire et en se montrant souvent en public avec la princesse Lalla Salma, son épouse. De la même manière, elle est indulgente envers les islamo-nationalistes du PJD (Parti de la Justice et du Développement) au pouvoir «car ils sont des modérés et ont été élus, après tout, démocratiquement». Rien à voir avec les fous de Dieu qui n’ont jamais ouvert le livre saint et sont connectés avec les prêcheurs de haine.

En 2012, la maman décède, entourée, aimée. Yousra embauche dans une boîte de call center de Rabat (ou, oui ceux-là même qui nous harcèlent à l’heure du souper). Puisqu’elle est habile négociatrice, on ne lui demande pas de vendre du double vitrage isolation thermique mais des comptes bancaires. Elle est courtière, démarche la France, la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse, est promue manager. Elle a appris la persuasion pour accrocher une clientèle «ce qui fut très formateur».

Lorsque le pécule est suffisant, elle s’envole pour la Suisse où un frère et une sœur ont balisé le terrain (lui en doctorat de maths, elle en HEC). Mais c’est moins cet ancrage familial que «l’excellence suisse» qui l’a attirée. Elle aurait pu étudier en France «mais en Suisse la qualité de vie est supérieure, le rapport aux gens est plus simple, plus courtois, plus convivial et il y a moins de monde qu’en France», résume-t-elle.

Sollicitée

Sitôt arrivée, sitôt sollicitée. Sa modération et son expertise plaident en sa faveur. Elle est porte-parole et siège à l’Assemblée de l’Université, un organe créé dans le cadre de la nouvelle loi sur l’Université entrée en vigueur le 1er janvier. Vingt-quatre membres la composent qui représentent les corps professoral et estudiantin ainsi que le personnel administratif, technique et de bibliothèque. Puisqu’il faut une présidente, ce sera Yousra tandis qu’une professeure d’ethnologie est élue à la vice-présidence.

«Pour notre université réputée pour sa taille humaine et le souci d’être proche de ses étudiants, le fait que la présidente soit issue du corps estudiantin est un symbole fort et extrêmement réjouissant», se félicite Fabian Greub, le chargé des relations publiques. Rôles de cet organe: désigner quatre personnes qui siégeront au Conseil de l’Université, adopter les statuts de l’Université et participer à l’élaboration de ses grandes orientations stratégiques.

Beaucoup de séances en perspective en plus des heures d’amphi et des cours à potasser. Aucune inquiétude perceptible chez Yousra Boumasmoud. Ses engagements sont des choix assumés. Elle confie: «Je veux rendre à la Suisse ce qu’elle m’offre. Je me sens à l’aise dans la position d’écoute et de transmission, c’est un héritage de ma mère. Son plus grand souci était de nous quitter tous soudés».


Profil

1988. Naissance à Rabat

2006. Baccalauréat

2012. Décès de sa mère

2016. Inscription à l’Université de Neuchâtel

2017. Élue présidente de l’Assemblée Universitaire

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