Tous les directeurs cantonaux de police ont dit oui. Les syndicats de policiers itou. Et les chefs des douaniers aussi – même le «dissident» genevois Jacques Strahm, parti à la retraite, s'est ravisé. Pourtant, en Astérix de droite, le seul policier actif du parlement suisse dit non à Schengen. Mieux, il sera la figure de proue du combat de la droite nationaliste contre l'accord bilatéral avec l'Union européenne. Son nom: Yvan Perrin, 38 ans, inexistant en plénum mais omniprésent partout ailleurs, parfait dans son rôle de naïf pour consolider l'avancée de l'UDC la plus dure en terre romande.

Lundi dernier, le «comité romand contre Schengen/Dublin» tenait conférence de presse. Yvan Perrin y a fait une nouvelle démonstration de son usage immodéré du bémol qui tue. «Schengen/Dublin est une bonne idée. Malheureusement, ce n'est pas praticable. Qu'est-ce qu'un soupçon policier suffisant? Va-t-on assister au retour du délit de sale gueule?» L'interrogation sonne comme un dédouanement qui légitime ensuite tous les amalgames. Comme prédire le lien entre la suppression du contrôle systématique aux frontières et un alignement automatique du taux de viols en Suisse sur celui, supérieur, de la France.

A Berne, qui est Yvan Perrin? Un pion utile sur l'échiquier UDC. «Il travaille bien», dit de lui Ueli Maurer, le patron des nationalistes. A l'intérieur du groupe, on ne l'entend pourtant pas beaucoup – il s'estime encore «en apprentissage». Pas grave, son rôle est ailleurs: après avoir présidé à la percée initiale de l'UDC à Neuchâtel, l'inspecteur Perrin est chargé de consolider l'assise d'une formation sans repères historiques et donc nourrie à l'orthodoxie blochérienne la plus rigoureuse.

Sur le plan national, outre son rôle anti-Schengen, le brave soldat Perrin a été promu caporal d'Ulrich Schlüer, le théoricien de l'aile xénophobe du parti. Ainsi, il est le bras droit du rouquin sexagénaire au sein de «Sicherheit für Alle» (Sifa), groupement «citoyen» aux accents de vigiles qui réclame un durcissement général des mesures répressives. Le caractère excessif de la Sifa ne dérange pas Yvan Perrin: «Il faut un aiguillon pour faire bouger l'inertie.»

Le volet cantonal passe par une candidature à l'élection au Conseil d'Etat, le 10 avril prochain. Une nouvelle étape dans le parcours en accéléré de ce novice. Ses chances d'accéder au gouvernement sont réelles, mais le succès pourrait être empoisonné: sans autre expérience qu'une participation aux autorités de sa petite commune de la Côte-aux-Fées (507 habitants), et quinze mois de Conseil national, Yvan Perrin ne connaît rien de la dynamique exécutive. S'il cède au consensus qu'impose le pragmatisme gouvernemental, il risque de trahir les espoirs de ses chefs zurichois. Il ne s'en inquiète pas: «Soit on s'inscrit dans l'opposition systématique, soit on accepte de partager les responsabilités.»

Et que dit la petite députation neuchâteloise à Berne (sept élus, dont quatre à briguer un siège au gouvernement cantonal) de son inspecteur UDC? En charge de la police à l'exécutif de Neuchâtel de 1991 à 1997, le radical Didier Burkhalter a de la sympathie pour «ses qualités de bon policier». Mais son manque d'indépendance, constaté plus d'une fois, désole le radical: «Cela se retournera contre lui, surtout s'il est élu au Conseil d'Etat.» Didier Burkhalter a l'impression qu'Yvan Perrin bénéficie d'une «wild card» sur les sujets régionaux (initiative postale, arrêté Bonny) et de société (partenariat enregistré, solution des délais), moins centraux dans la stratégie du parti, mais qu'il doit être «aligné couvert» sur tout ce qui touche à la sécurité, où il apporte son crédit de spécialiste du terrain.

Et là, Yvan Perrin joue à fond la carte de «celui qui sait». Une posture qui énerve souverainement son collègue parlementaire socialiste Didier Berberat: «Il entretient le flou entre son rôle de policier, employé de l'Etat au service du public, et celui de conseiller national. A l'interview, on le voit posté devant l'Hôtel de police et asséner ses thèses sur la criminalité étrangère et le laxisme de la justice.» «Et alors? Il y a bien des enseignants de gauche qui font la même chose», réplique l'intéressé.

Conseiller aux Etats socialiste, Jean Studer relativise la crédibilité d'Yvan Perrin: «ll n'a pas fait son œdipe politique, il reste un ado qui se cherche et qui demeure sous la coupe de Christoph Blocher, auquel il doit tout. Cette loyauté obligée disqualifie ses propositions en matière de sécurité.»

«Sa naïveté politique ne me semble pas totalement feinte, commente Valérie Garbani, conseillère nationale PS. En revanche, c'est un stratège redoutable, qui a vite compris l'importance des médias et de l'alignement sur Zurich. Pour qu'il puisse maîtriser son ascension politique trop rapide, il lui manque un mentor régional.» Et si c'était… Fernand Cuche? Le parlementaire Vert, qui dit ne pas prêter d'attention particulière à Yvan Perrin, recueille souvent les confidences terriennes de son cadet, qui avoue «3000 heures de tracteur» à son actif: «C'est un bon connaisseur du monde rural, un homme proche de la terre et des paysans.» Yvan Perrin confirme son affection pour ce «grand bonhomme» qui lui a donné le goût de quitter souvent sa place attitrée dans l'hémicycle pour «voir les débats sous un autre angle». Il voue aussi à sa voisine, la dissidente UDC bernoise Ursula Haller, une grande admiration: «Elle ne dévie jamais de ses convictions.» Y aurait-il un Yvan Perrin caché, prêt à suivre son propre chemin? Non: «On ne m'a jamais forcé à voter quoi que ce soit contre mon gré. Je suis la direction du parti sur ses positions sécuritaires, car elles sont la raison de mon adhésion à l'UDC!»