Depuis quelques jours, tout est redevenu normal sur la Place de la Gare d’Yverdon-les-Bains. On ne voit plus de trafic de cocaïne en plein jour, ni les petits groupes de jeunes Africains qui en sont les agents. Une opération de police, à la suite d’un article de presse, les a fait fuir. Dans la seconde ville du canton de Vaud, c’est cette normalité qui frappe, tant la population s’est habituée à ce marché à ciel ouvert. Personne du reste parmi les autorités ne doute que les dealers reviendront dès que les forces de l’ordre auront baissé la garde.

Cette esplanade devait être la vitrine de la ville. Son aménagement en « zone de rencontre à 20 km/h », dans le cadre d’Expo.02, avait attiré l’attention. C’est même l’un des points retenus par Patrimoine suisse pour justifier l’attribution du Prix Wakker à Yverdon. Dégagé des autocars qui l’encombraient avant, l’espace central déroule son immense surface pour les piétons.

Depuis l’inauguration, il a fallu quelque peu déchanter. Des corrections ont été apportées au coup par coup pour rendre cet espace minéral plus convivial: des bancs, un couvert, des animations que la Ville s’efforce de proposer. Dés 2003, la réputation de la place a été durablement compromise: c’est là qu’un jeune Chaux-de-Fonnier, Michael, 18 ans, avait été achevé par ses agresseurs. Ces dernières années, l’endroit a confirmé son attractivité pour d’autres catégories d’usagers que les milliers de pendulaires qui la traversent quotidiennement: les marginaux, les Roms selon la saison, les vendeurs de drogue, de plus en plus visibles depuis trois ans avec l’arrivée des Nigérians.

Abdoulaye Penda Ndiaye, correspondant de 24 Heures dans le Nord vaudois, est l’auteur de l’article qui semble avoir déclenché la dernière intervention de police en date. « Les trafiquants font main basse sur la gare d’Yverdon », titrait son papier. « Les consommateurs sont très hétéroclites, explique celui qui est devenu un bon connaisseur des lieux. Il y a les recrues, les étudiants, des habitants de la région et de bien ailleurs. Les échanges sont furtifs, par exemple sur le quai lors d’un arrêt du train. »

L’opération de police de mi-juillet est le seul fait de la police municipale, tient à souligner son numéro deux, Serge Freymond. « Nous avons procédé à quelques interpellations sur flagrant délit », dit-il sans vouloir préciser l’importance d’un dispositif qui avait déjà servi de temps à autre. Cette présence renforcée se fait au détriment d’autres missions. Avoir un poste de police à proximité serait sans doute souhaitable, mais ce n’est pas possible avec les moyens actuels. « Comment voulez-vous éradiquer ce phénomène? demande-t-il. Ce sont des NEMs (Non entrée en matière), non renvoyables, qui n’ont que cela à faire et à qui cela rapporte gros. »

Yverdon, après s’être tant battue pour le maintien des polices municipales dans le canton, ne peut que constater son état de dépendance. A de précédentes occasions, la police cantonale est intervenue sur place, avec sa brigade des stups et ses compétences judiciaires. Cette fois, elle n’a pas répondu aux appels. C’est en tout cas ce dont se plaint la vice-syndique socialiste Nathalie Saugy: « C’est devenu un vrai problème, mais la police cantonale ne veut pas mettre la priorité sur Yverdon-les-Bains. » La police cantonale rétorque qu’Yverdon fait partie des lieux où elle fait régulièrement des contrôles.

« La présence des dealers crée une insécurité subjective, pondère le premier lieutenant Serge Freymond. Ils ne sont là que pour faire leurs affaires.» Ce que confirme Christian Wilhelm, un spécialiste des processus participatifs mandaté par la Ville pour un projet intitulé « Ma Gare ». Les récents entretiens menés avec douze commerçants installés sur la place montrent que ceux-ci se sont habitués à une forme de cohabitation à l’amiable, avec des inconvénients certes, mais pas de craintes pour la sécurité.

L’UDC, elle, avait réussi à capitaliser à son profit la situation de la place. Il y a deux ans, 56% des citoyens yverdonnois ont approuvé son initiative pour l’installation de caméras, contre l’avis des autorités. Les caméras, que la police ne peut pas utiliser en direct, ont été installées. Cela n’a pas changé grand chose.

Politiques ou policières, les autorités communales font valoir que la situation « n’est pas pire qu’ailleurs ». Il est incontestable que les dealers reviennent toujours, mais la place est loin d’être laissée à l’abandon. En 2007 sont apparus les souriants parrains de Railfair. On y a rajouté depuis les TSHM, autrement dit les travailleurs sociaux hors murs. « Nous recevons moins de plaintes pour la place que pour la taxe poubelle qui vient d’être introduite , assure Nathalie Saugy. Je trouve que cette place est plutôt sympathique et quand j’entends certaines critiques, je me dis que je n’habite pas la même ville. »

John Aubert, l’urbaniste de la commune, souligne « l’extraordinaire potentiel que représente tout l’espace situé devant la gare, limité par deux cours d’eau, la Thièle et le canal oriental, et deux bâtiments majeurs, le théatre Benno-Besson et le collège de la Place d’Armes. « De quoi créer un jour un véritable espace public comme on n’en trouverait nulle part ailleurs. Pour l’heure, Yverdon a des problèmes urbains, c’est peut-être ça qui est nouveau. »