Marché de l’art

Yves Bouvier lance l’offensive finale contre Monaco et sa justice

Accusé d’avoir empoché des plus-values colossales au détriment de l’oligarque russe Dmitri Rybolovlev, le marchand d’art genevois demande l’annulation de l’enquête qui le vise dans la Principauté. Avec des arguments de choc

Coup de tonnerre judiciaire dans la principauté de Monaco. Cette semaine, un juge a inculpé une brochette de policiers et d’anciens hauts fonctionnaires monégasques, ainsi que l’oligarque russe Dmitri Rybolovlev et son avocate, pour «trafic d’influence», «violation du secret de l’instruction» et «corruption», passive ou active.

En substance, les inculpés se voient reprocher d’avoir noué un pacte occulte pour arrêter et inculper à Monaco, en février 2015, le marchand d’art suisse Yves Bouvier. Selon une plainte déposée par des trusts proches de l’oligarque, ce Genevois aurait empoché des centaines de millions de francs de plus-values en surfacturant les tableaux de maîtres qu’il vendait à Dmitri Rybolovlev.

Yves Bouvier défend les transactions – personne n’obligeait son client à acheter au prix proposé, argumente-t-il – et lance aujourd’hui une contre-offensive qu’il espère décisive pour invalider l’enquête qui le vise à Monaco.

Dans une requête déposée auprès de la Cour d’appel de la principauté, il demande d’«annuler purement et simplement l’intégralité de la procédure» lancée contre lui en 2015. Yves Bouvier estime que «le manque d’impartialité constant d’acteurs clés de la justice a gangrené, dès le premier jour, l’ensemble de l’instruction», écrit-il au Temps.

Sa requête en nullité, que Le Temps a pu consulter, s’emploie à montrer à quel point l’enquête monégasque a été influencée en sous-main par Dmitri Rybolovlev et son avocate, Tetiana Bersheda.

Statut VIP

Dès janvier 2015, le directeur des services judiciaires Philippe Narmino, aujourd’hui inculpé pour sa connivence avec le clan Rybolovlev, avait convoqué les policiers monégasques en décrivant le dossier Bouvier comme «très confidentiel et absolument prioritaire».

Des réunions sont alors organisées entre l’oligarque russe – qui est aussi président du club de football AS Monaco –, son avocate et les enquêteurs. A chaque fois, Dmitri Rybolovlev, qui réside dans la principauté, est reçu par Philippe Narmino, équivalent local du ministre de la Justice, «eu égard à son statut à Monaco». Pour les policiers, «les consignes de la hiérarchie [étaient] de considérer le plaignant comme ultra VIP», indiquent des documents cités dans la requête.

Le procureur général de Monaco à l’époque, Jean-Pierre Dreno, n’est pas en reste. Avant l’arrestation d’Yves Bouvier, il conseille l’avocate de Dmitri Rybolovlev sur sa plainte et lui confirme qu’elle a le droit d’enregistrer certains protagonistes de l’affaire à leur insu. Mais sans lui conseiller de «passer à l’acte», précisera plus tard le magistrat.

Bouteilles à 700 euros

Ensuite, il y a les cadeaux. Il a beaucoup été écrit sur les invitations à dîner, à déjeuner, les SMS ponctués de «bises» et de smileys échangés entre l’avocate de Dmitri Rybolovlev et les policiers chargés de l’enquête. Sur le samovar offert au directeur de la Sûreté monégasque pour son anniversaire. Ou sur le séjour à Gstaad du directeur des services judiciaires Philippe Narmino et son épouse, alors que l’enquête battait son plein.

Merci mille fois et bravo! Bien amicalement. Tetiana

L’avocate de Dmitri Rybolovlev, aux policiers monégasques

Lorsque Le Temps avait révélé la rencontre Narmino-Rybolovlev dans les Alpes bernoises, le haut fonctionnaire monégasque avait nié, prétextant une rencontre fortuite lors d’un dîner mondain. On découvrira plus tard que Philippe Narmino avait en réalité passé un week-end dans le chalet de l’oligarque. Il a été mis à la retraite anticipée en septembre 2017.

La requête en nullité ajoute à ces épisodes un détail piquant. Chaque Noël, Dmitri Rybolovlev envoyait sept bouteilles de vin à 700 euros chacune à des membres du gouvernement et de l’administration de la principauté. Parmi les destinataires de ces crus, Philippe Narmino, mais aussi Paul Masseron, conseiller du gouvernement pour l’Intérieur, qui sera ensuite embauché par l’AS Monaco. Par comparaison, les quatre banquiers de Pictet à Genève qui figurent sur la liste des cadeaux de l’oligarque ne recevaient «que» des bouteilles à 165 euros.

En terrain conquis

Ces cadeaux permettaient à Dmitri Rybolovlev d’être en terrain conquis à Monaco. En avril 2015, lorsqu’un article qui lui est défavorable paraît dans la presse régionale, l’un des policiers chargés de l’enquête contre Yves Bouvier rédige le communiqué de presse que diffusera ensuite le camp Rybolovlev.

«De tels articles ne peuvent que nuire à l’enquête en cours et ne facilitent pas le travail du juge et des enquêteurs», écrit le commissaire principal Christophe Haget dans un projet que l’avocate de Dmitri Rybolovlev jugera «excellent:))».

Un autre épisode est révélateur des services qu’étaient prêts à rendre les policiers. Le 26 janvier 2015, alors qu’Yves Bouvier est en garde à vue, l’avocate de Dmitri Rybolovlev leur amène un témoin, l’homme d’affaires genevois Abdallah Chatila. Ce dernier, qui a entendu parler des plus-values colossales réalisées par Yves Bouvier sur les tableaux vendus à l’oligarque, est chargé d’étayer les accusations de fraude visant le marchand d’art suisse. Mais ses déclarations ne sont pas protocolées.

Procès-verbal antidaté

Au contraire, un procès-verbal antidaté au 19 octobre prétend que les informations d’Abdallah Chatila ont été transmises aux policiers par Tetiana Bersheda. C’est un mensonge, dont on ne sait s’il était destiné à protéger un informateur qui voulait rester dans l’ombre. Interrogé sur cet épisode, Abdallah Chatila déclare simplement qu’il a été «manipulé».

A court terme, les relations avec les enquêteurs monégasques ont été payantes pour l’oligarque. La brève détention d’Yves Bouvier à Monaco a permis d’obtenir des injonctions de blocage visant les avoirs de ce dernier en Asie. «Sans les enquêtes à Monaco, nous n’aurions jamais pu obtenir ces décisions à Singapour et Hong Kong. Merci mille fois et bravo! Bien amicalement. Tetiana», écrit l’avocate de Dmitri Rybolovlev aux policiers monégasques en mars 2015.

Malgré cette proximité, Tetiana Bersheda déclarera dans Monaco Matin, le 14 juillet 2015: «Nous n’avons aucun lien privilégié avec des représentants de la justice ou de la sûreté publique.» Il faudra attendre un article de Vanity Fair sur la puissance de Dmitri Rybolovlev à Monaco pour que les policiers soient remis à l’ordre. En septembre 2015, le ministre de l’Intérieur de la Principauté demande «qu’une stricte distance professionnelle soit observée entre les enquêteurs de la Sûreté publique et la partie civile».

Un traitement «loin d’être défavorable»

Aujourd’hui, l’affaire s’est largement retournée contre ses instigateurs. Ce qui ne veut pas encore dire que la requête en nullité d’Yves Bouvier sera acceptée.

Une première démarche similaire de sa part avait été rejetée en 2015. Mais à l’époque, on ignorait presque tout des liens du milliardaire russe avec la police et la justice monégasques. La Cour d’appel devrait rendre sa décision sur la seconde requête d’Yves Bouvier d’ici à plusieurs mois, peut-être au printemps prochain.

Côté Rybolovlev, on refuse de commenter la contre-offensive judiciaire du Genevois. «Apprendre via la presse le dépôt d’une procédure judiciaire et devoir y réagir sans avoir pu prendre connaissance du document et de son contenu illustre bien la tactique dilatoire mise en place par M. Yves Bouvier afin de cacher, derrière un écran de fumée, la réalité de sa gigantesque escroquerie», écrit un porte-parole du Russe, Dmitry Chechkin.

«Sur le fond, poursuit le porte-parole, nous n’aurons aucun mal à démontrer qu'Yves Bouvier a bénéficié et continue de bénéficier toujours d’un traitement judiciaire qui est loin d’être défavorable à Monaco, au contraire.»

Enfin, conclut Dmitry Chechkin à propos de l'enquête pour trafic d'influence, «nous insistons particulièrement sur le fait qu’à ce stade, Monsieur Rybolovlev est présumé innocent et qu’il convient de respecter rigoureusement ce principe et les droits qui s’y attachent». 

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