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Yves Flückiger a été réélu au début du mois de juillet pour un second mandat de recteur de l'Université de Genève.
© Eddy Mottaz / Le Temps

Entretien

Yves Flückiger: «L’excellence se construit à partir de la base»

Yves Flückiger a été réélu à la tête de l’Université de Genève en juillet dernier. En 2023, il terminera son second mandat de recteur d’une institution à laquelle il a consacré sa vie et qu’il veut adapter à la révolution numérique

La rentrée universitaire a lieu ce lundi. Ce sera la 459e pour l’Université de Genève (Unige), fondée en 1559, la 40e pour Yves Flückiger. L’actuel recteur s’y est immatriculé comme étudiant en 1975 et depuis, sa vie est intimement liée à l’institution genevoise. S’il a été chercheur à Oxford et à Harvard, Genève est bien le fil rouge de son parcours académique.

Yves Flückiger devra pourtant bien se résoudre à quitter l’Unige pour laquelle il a un «attachement épidermique». Réélu pour un second mandat au début du mois de juillet, il passera le témoin en 2023. D’ici là, il aura tout fait pour préparer son Unige à la révolution numérique en cours. Rencontre avec un intellectuel résolu à transformer l’alma mater.

Lire aussi: L’Université de Genève choisit la continuité

Le Temps: Qu’avez-vous appris lors de ces trois premières années de rectorat?

Yves Flückiger: J’ai eu la confirmation de l’excellence du travail effectué à l’Université de Genève. Nous avons progressé au classement de Shanghai où nous sommes 59e. Les institutions qui nous précèdent disposent de budgets beaucoup plus gros que le nôtre. Un chercheur lié à l’Université de Toulouse a récemment publié une étude qui pondère ce classement en introduisant la variable budgétaire. L’Unige se retrouve 17e et première université suisse. Ces résultats sont un message fort aux politiciens. Nous disposons d’un budget qui est utilisé de manière efficace. Cette performance sert également aux étudiants, qui peuvent bénéficier d’un enseignement de qualité.

Pourquoi ces classements sont-ils si importants?

Ce sont des indicateurs de qualité. Ils ont chacun leurs limites, il faut donc en consulter plusieurs. Mais quel que soit le classement, il est important d’être dans le 1% des meilleures universités du monde. C’est une condition de l’autonomie. En sortir, c’est l’assurance que le politique va intervenir plus lourdement qu’il ne le fait. C’est aussi dans ce 1% que se joue la mobilité des chercheuses et des chercheurs.

Certaines universités se sont retirées de ce système. Est-ce une piste à suivre?

Le rang n’est pas le plus important. Nous avons gagné ou perdu des places ces dernières années selon les classements, mais ce qu’il faut retenir, c’est une constance à un niveau élevé. Au-delà des 150 premiers, par contre, l’impact des publications chute brutalement. L’accès aux fonds national et européens et à une série de financements externes devient beaucoup plus compliqué.

Il est important d’être dans le 1% des meilleures universités du monde. C’est une condition de l’autonomie

Sur le plan personnel, quel bilan tirez-vous de ces trois ans?

J’ai appris que l’excellence se construit à partir de la base. Il faut assurer une autonomie à la recherche pour qu’elle puisse monter en puissance, dans une approche Bottom Up. Le rectorat fixe les grandes lignes, Top Down, c’est ensuite un habile mélange des deux qui fait avancer l’Unige. J’ai fixé trois orientations que j’entends renforcer à l’avenir. D’abord l’université numérique: l’ensemble des composantes de l’Unige doit se fédérer autour de cette thématique. Deuxième axe: l’innovation. Le grand public associe ce thème à l’industrie. Mais toute innovation est basée sur la recherche fondamentale. Les applications viennent dix à vingt ans plus tard. En physique quantique, par exemple, nous avons, avec le groupe de Nicolas Gisin, des chercheurs très pointus dont le travail a mené à la création d’une entreprise comme ID Quantique. Ma troisième priorité est le lien que l’Unige doit tisser avec la société. Notre institution doit être à l’écoute et savoir utiliser la recherche à des fins utiles pour l’ensemble de la cité.

S’insérer dans la cité, n’est-ce pas d’abord resserrer les liens avec les entreprises genevoises, qui semblent lâches, plutôt que de faire venir le secrétaire général des Nations unies à l’Unige pour qu’il y prononce un discours, certes important, sur le désarmement?

Nous avons un devoir envers les étudiants et les professeurs, qui est d’assurer leur insertion dans la société et donc de resserrer nos liens tant avec les entreprises genevoises qu’avec la Genève internationale. Les premières comme la seconde sont des composantes essentielles de la cité dont nos enseignants doivent suivre l’évolution pour transmettre à nos étudiants ce qui leur permettra de s’y mouvoir. Cela passe en effet par des contacts avec les entreprises. Mais l’insertion des étudiants dépend aussi d’autres aspects comme la formation à la maîtrise des langues. La mobilité en cours d’études, avec Erasmus, est un point important et nous nous faisons un devoir de la soutenir.

Quelle équipe vous accompagnera pour ce nouveau mandat?

Deux membres de l’actuel rectorat vont partir prochainement. Nous menons une réflexion sur la gouvernance de l’Unige et j’aimerais créer un dicastère de l’université numérique et de l’innovation. Il faut définir comment il interagira avec les dicastères traditionnels de la recherche et de l’enseignement, mais il doit apporter une contribution importante à l’ensemble de l’université. Nous sommes en train de définir les différents dicastères. Nous rechercherons les profils ensuite.

Pour votre élection de 2015 comme pour celle de cette année, vous avez mené une vraie campagne, ce qui est rare dans le monde universitaire. Avez-vous aimé cela?

Oui, j’ai aimé débattre et convaincre. Cela me paraît légitime de provoquer ces rencontres avec les personnes qui représentent les différents corps de l’Unige. En 2015, cela m’a permis d’élaborer un programme qui marque mes orientations stratégiques. En 2018, les séances avec les corps intermédiaires ont été des moments riches, avec des questions qui avaient de quoi surprendre.

Dans le programme que vous avez présenté, vous mentionnez les MOOR. De quoi s’agit-il?

Il s’agit d’un instrument qui doit consolider le lien entre recherche et enseignement. Dans la conception humboldtienne de l’université, un bon enseignement se base sur une bonne recherche et réciproquement. Nous avons lancé des MOOC (Massive Online Open Course, soit des cours diffusés sur internet, ndlr) dont certains sont de grands succès. Mais en un sens, cela coupe la recherche de l’enseignement. Les MOOR ont pour but de renouer ce lien, en profitant de l’attrait de ces cours en ligne pour nourrir la recherche. Nous avons par exemple travaillé avec la start-up MMOS pour combiner le processus de recherche des exoplanètes avec un jeu en ligne. Les participants, en aidant à détecter des phénomènes astronomiques, accélèrent la recherche. Les résultats témoignent de la puissance de cette approche: les gamers ont soumis plus de 100 millions de classifications utilisables par les scientifiques. Ensemble, nous avons créé une nouvelle start-up pour développer et intégrer ces MOOR dans certains de nos MOOC.

Vos trois premières années ont été marquées par des rumeurs de harcèlement au sein du rectorat. Au printemps dernier, un rapport commandé à des experts externes a blanchi le rectorat. Vous avez alors déclaré que sa publication allait apaiser la situation. Où en est-on aujourd’hui?

Nous avons pu éclaircir une question que se posait le rectorat. Il y avait eu des déclarations dans la presse qui évoquaient des cas de harcèlement. La démarche risquée de libérer la parole par une enquête non contradictoire a été importante, selon moi. Elle a permis à tous de s’exprimer. La conclusion du rapport a été claire et blanchit le rectorat.

J’ai une forme d’attachement épidermique pour mon institution. Les lacunes qui peuvent transparaître, je les ressens dans ma chair

Vous avez également déclaré qu’un bilan des instruments mis en place pour prévenir des cas de harcèlement serait tiré. Où en êtes-vous?

Il sera terminé à la fin du mois de septembre. Ce bilan porte sur plusieurs points. J’ai demandé à la division des ressources humaines d’évaluer le système des médiateurs externes: combien de cas ont-ils traités, avec quelle issue? Ce système a-t-il des lacunes? Un groupe de confiance a été créé en 2017. Là aussi, j’ai besoin de savoir combien de personnes s’y sont adressées, pour quel type de problème. Le règlement du personnel stipule que des enquêtes préliminaires peuvent être menées par le rectorat avant de lancer des enquêtes administratives. Est-ce la bonne formule? A l’Université de Lausanne, elles sont conduites par des personnes externes. A la fin du mois de septembre, nous aurons ces éléments. Je les partagerai avec les doyens, qui sont les premières personnes interpellées en cas de problème. Il est donc nécessaire qu’elles comprennent bien nos dispositifs pour les utiliser. Une réflexion est également en cours sur la conduite des thèses. Les professeurs et les assistants n’ont pas de formation pour mener leur collaboration avec leurs étudiants. Nous pensons donc introduire un tiers référent dans cette relation.

Etes-vous blessé par ce qu’il s’est dit à cette époque?

J’ai été blessé pour mon institution, oui. J’ai une forme d’attachement épidermique pour elle. Les lacunes qui peuvent transparaître, je les ressens dans ma chair. Mais ma tâche nécessite d’avoir le courage de voir les choses qui font mal. Je veux d’ailleurs placer le Dies Academicus 2018 sous le signe de l’engagement. Je souhaite une institution exemplaire. Sans l’engagement qui doit concerner l’ensemble du personnel, ce sera difficile d’y arriver.

Le Human Brain Project, basé à Genève, a perdu son responsable, qui a démissionné cet été. Cet immense projet est-il ingouvernable?

Il a une ambition extraordinaire qui est de modéliser le cerveau humain. Les réalisations ne seront peut-être pas en capacité d’y répondre totalement mais au final, il y aura des progrès importants dans la compréhension du cerveau humain. On parle moins d’un autre Flagship européen également doté d’un budget d’un milliard d’euros et coordonné par une université suédoise qui porte sur un nouveau matériau, le graphène, et dans lequel l’Unige est impliquée, avec les équipes du professeur Alberto Morpurgo. Aujourd’hui, la démarche est très différente et elle me semble intéressante: les champs de recherche des Flagships sont définis par l’Union européenne, qui lance ensuite un appel à projets, en physique quantique par exemple.

Le canton de Genève est en pleine reconfiguration urbanistique avec le projet Praille-Acacias-Vernets. N’est-ce pas l’occasion de regrouper les bâtiments très dispersés de l’Unige dans un seul campus?

Nous sommes en déficit de surfaces et le PAV représente en effet une opportunité. Mais nous avons besoin de 270 000 m², ce qui n’est pas banal. Dans les années 60, en même temps qu’était créé le campus de l’Université de Lausanne, une réflexion avait eu lieu à Genève pour bâtir un campus à Bernex. Plus récemment, en 2014, nous avions réfléchi au secteur des Vernets pour les mathématiciens et les physiciens. La proximité de Rolex et de notre bâtiment des sciences faisait sens, comme l’illustre par exemple la version actuelle du poinçon de Genève, qui permet de certifier les cadrans des montres sans les déformer, et qui est issu d’une recherche appliquée de l’Unige. Je suis convaincu de la vertu du regroupement. Au boulevard Carl-Vogt, c’est dans cet esprit que nous avons implanté l’Institut des sciences de l’environnement, à proximité des facultés d’économie, de management, de droit, des sciences de la société et des bâtiments dédiés aux sciences.

Les besoins des étudiants en logements sont-ils couverts?

Nous développons un grand projet à Pinchat qui nous permettra de disposer de 400 nouveaux logements en 2022-2023. Ce sont des fondations liées à l’Unige qui les construisent. Le rendement issu de ces locations va donc alimenter indirectement l’institution. Cette solution nous permet dans le même temps un contrôle des loyers, qui seront d’environ 650 francs pour un studio. Malgré une légère amélioration, le logement reste un problème pour nos étudiants.

Des associations d’étudiants revendiquent la future gestion des murs de la Comédie, une fois le théâtre installé aux Eaux-Vives. Les soutenez-vous?

Il s’agit d’une démarche participative venant d’étudiants de plusieurs associations que je trouve très positive. Ils ont élaboré ensemble un concept de gestion et un business plan qui vont être soumis aux autorités. Ce n’est pas gagné d’avance, mais ce projet est extrêmement formateur. La démultiplication des associations étudiantes est d’ailleurs réjouissante: c’est le signe d’une hausse de l’esprit d’engagement dans l’université.

Je suis convaincu que les meilleures solutions pour notre avenir viennent de notre capacité à porter plusieurs regards sur une question

Au soir du 9 février 2014, alors que le peuple avait choisi de freiner l’immigration, les milieux universitaires se sont montrés pessimistes. Aujourd’hui, les universités et les écoles polytechniques se portent à merveille. N’avez-vous pas peint le diable sur la muraille?

Le premier enseignement que j’ai tiré de cet épisode est que nous n’avons pas été assez actifs avant le vote. Intervenir dans le débat politique est délicat. Mais nous devons absolument créer le débat afin notamment que nos étudiants se forgent une opinion et participent plus directement à la vie démocratique. La recherche suisse était très en pointe. Dans le huitième programme européen, la Suisse était au septième rang. Après le vote, elle est tombée au 24e rang. La Confédération a paré à l’exclusion de la Suisse des grands programmes européens. Mais la compétition est évidemment moindre à l’intérieur de nos frontières. Tous nos accords multilatéraux de mobilité sont tombés. Nous avons dû en urgence contacter nos partenaires, un à un, pour signer de nouveaux accords. Certains ont refusé. Aujourd’hui, nous sommes remontés au niveau de 2014 juste avant le vote, mais le coût administratif a été énorme. J’ajoute que si les négociations entre l’Union européenne et la Confédération pour une convention-cadre devaient échouer, cela marquerait un retour à la situation de 2014. Cela représenterait un coût majeur pour la Suisse entière, pas uniquement pour ses universités. Si nous n’arrivons plus à maintenir le capital humain qui fait notre richesse, c’est toute l’économie qui en souffrira.

La loi sur l’Université a été votée il y a dix ans. Quel bilan en tirez-vous?

Un bilan très positif. L’autonomie qu’elle nous garantit nous a permis d’être plus agiles dans les nominations, dans la création de nouvelles filières. Les instruments de contrôle financier de cette loi nous permettent de conserver 75% des excédents que nous dégageons. La commission présidée par Ruth Dreifuss a fait un bon travail.

Les hautes écoles spécialisées, et notamment la Haute école d’art et de design, rencontrent un succès grandissant. Les écoles polytechniques ont démontré leur efficacité. Croyez-vous encore à ce modèle d’université généraliste?

Je n’aime pas ce terme. Je préfère parler de polyvalence. Je reste convaincu que les meilleures solutions pour notre avenir viennent de cette capacité à porter plusieurs regards sur une question. Pour résoudre celles liées à l’intelligence artificielle, il nous faut des juristes et des informaticiens. Faire se rencontrer un spécialiste des sciences de la Terre et un mathématicien, c’est accroître la probabilité de découvrir de nouvelles sources de minerai. Ce genre de rencontre est très productive, pour la recherche comme pour la cité. Nous sommes la dernière institution romande à avoir cette polyvalence.

Selon vous, l’école doit-elle apprendre aux enfants à coder?

Oui. Savoir comment on les initie peut être l’objet de réflexions. Mais maîtriser les langages informatiques doit faire partie de la culture de base des écoliers pour la maîtrise du monde numérique de demain.

Si vous deviez commencer vos études universitaires aujourd’hui, vers quelle faculté vous tourneriez-vous?

J’ai étudié l’économie et la sociologie. Je voulais absolument comprendre les phénomènes sociaux par l’alliance de ces deux disciplines. On m’a découragé d’entreprendre les deux simultanément et cela m’a au contraire renforcé dans ma volonté de montrer que je pouvais le faire. Je l’ai accompli avec l’illusion que je pouvais avoir un impact sur le monde. Aujourd’hui, je pense que j’opterais pour des études de sciences naturelles. Les neurosciences, la médecine personnalisée sont des domaines qui m’attirent.


Profil

1955 Naissance le 2 novembre à Genève.

1983 Obtient un doctorat en économie.

1992 Nommé professeur à l’Université de Genève où il a dirigé le Département de l’économie politique ainsi que l’Observatoire universitaire de l’emploi.

2007 Vice-recteur de l’Université de Genève.

2015 Recteur de l’Université de Genève.

Juillet 2018 Reconduit pour un second mandat qui se terminera en 2023.


Questionnaire de Proust

Si vous pouviez changer quelque chose dans votre biographie, ce serait?
D’être capable de réparer une installation électrique. Mon père a fait un apprentissage. Mon frère est ingénieur. J’étais l’intellectuel de la famille et ils me taquinaient souvent là-dessus.

Le livre que vous lisez en ce moment?
Thérapie de David Lodge.

Le livre que vous n’avez jamais réussi à terminer?
La trilogie Vernon Subutex de Virginie Despentes.

L’homme ou la femme politique que vous admirez le plus?
Nelson Mandela.

Votre héros de fiction préféré?
Zorro.

Que détestez-vous?
L’arrogance.

Ce que vous appréciez le plus chez vos amis?
La fidélité.

Qui pour incarner la beauté?
La musique de Bach.

Qui pour incarner l’intelligence?
Marie Curie.

Un endroit pour finir votre vie?
La Provence.

Une musique pour danser?
Le tango, si seulement je savais le danser.

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