Yves Seydoux a assisté le 28 septembre dernier à sa seizième annonce des primes d’assurance maladie. Rarement un bon moment. Surtout cette année car l’entreprise dont il est la voix et le visage, le Groupe Mutuel, s’est retrouvé sous les feux des projecteurs en raison d’une hausse plus marquée pour ses assurés.

En vieux sage de la politique suisse, dont il connaît tous les rouages, Yves Seydoux a cependant regardé les choses d’un peu plus loin. Il vient en effet de remettre les clés de la communication de l’assureur valaisan pour prendre sa retraite après une carrière professionnelle bien remplie. Il reste encore quelques mois actif dans les organes dirigeants de l’entreprise.

Ancien porte-parole du conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz, Yves Seydoux a notamment vécu «de l’intérieur» le refus populaire d’adhérer à l’EEE. Ce fameux «dimanche noir» de 1992, il s’en souvient comme si c’était hier. D’ailleurs, à l’annonce des résultats de la votation sur la prévoyance vieillesse, il s’est tout de suite dit que c’était le «dimanche noir» d’Alain Berset.

Un ancien journaliste

Mais reprenons. Romand de Berne, Yves Seydoux a d’abord été journaliste. Il a fait son stage à Radio suisse internationale, devenue Swissinfo. En 1986, il a rejoint la Radio suisse romande, qui cherchait un journaliste économique. «Etonnamment, ce domaine était peu prisé. J’ai ainsi couvert le krach boursier d’octobre 87. La construction de l’Europe m’intéressait également. J’étais d’ailleurs bien le seul. Lorsque je proposais un sujet sur la question européenne ou sur les conséquences pour la Suisse, je me faisais souvent rembarrer. On me disait que c’était trop technique», raconte-t-il.

Yves Seydoux a ensuite saisi l’occasion d’une vacance au Palais fédéral pour endosser le rôle de correspondant parlementaire. Elisabeth Kopp était alors conseillère fédérale. «Nous cherchions depuis longtemps à l’interroger sur la politique suisse envers les réfugiés. Le thème était hautement d’actualité. Le hasard a voulu que le jour prévu pour l’enregistrement de l’interview paraissait aussi le premier article sur les liaisons dangereuses de son mari avec la société Shakarchi.»

L’affaire Kopp

Le jeune journaliste ne s’en doutait pas encore, mais l’affaire allait conduire à la démission de la conseillère fédérale, début 1989. «Sur le moment, nous étions un peu pris de court par cet article. Mais nous avons évidemment sollicité sa réaction. Impatients, des collègues attendaient derrière la vitre du studio pour entendre ses réponses. C’est la première fois qu’elle s’exprimait sur le sujet et cette interview est restée dans les annales.»

Comme journaliste, nous avons parfois l’impression que traquer l’info fait partie de notre mission primaire

Pour la petite histoire, Elisabeth Kopp, dont le français était hésitant, avait demandé à écouter l’interview montée avant sa diffusion. Yves Seydoux la voit encore pénétrer discrètement dans le studio de la RSR un vendredi soir. «L’affaire Kopp était tout à fait inhabituelle dans le paysage politique suisse, rappelle-t-il. Il y a ensuite eu une inflation médiatico-politique, tout le monde tirait à vue, certain de détenir de nouvelles preuves.»

L’ancien journaliste l’avoue: il y a eu quelques tensions entre la rédaction à Lausanne et les studios de Berne. «Nos chefs étaient très demandeurs de sujets. Ils devaient bien enrichir les différents journaux. Parfois, nous résistions à leur pression, parfois nous cédions, un peu de guerre lasse.» Yves Seydoux a retenu une leçon de cette période: «Comme journaliste, nous avons parfois l’impression que traquer l’info fait partie de notre mission primaire, au nom du droit du public à être informé. Le problème c’est que souvent on perd tout recul, on se nourrit de soi-même. C’est encore plus difficile aujourd’hui, avec l’information en continu et les réseaux sociaux.»

1992: le dimanche noir

Cet épisode passé, Yves Seydoux a appris au hasard d’une rencontre que la Confédération voulait constituer une cellule d’informations sur le dossier européen. Le Conseil fédéral avait entamé les négociations avec Bruxelles en vue d’une adhésion à l’Espace économique européen. «Les conseillers fédéraux René Felber et Jean-Pascal Delamuraz voulaient communiquer de manière proactive et former une équipe pour être au cœur de l’action. Curieux de ce qui se trame dans les coulisses, flatté qu’on me sollicite, intéressé par ce dossier, j’ai accepté, pensant que je reviendrais ensuite au journalisme.»

Ce ne sera pas le cas. Yves Seydoux a rapidement été nommé conseiller en communication de Jean-Pascal Delamuraz. Le 6 décembre 1992, il lui a écrit le fameux discours reconnaissant la défaite du Conseil fédéral. «Comme toujours, il adaptait nos écrits à sa manière. Là, je le vois tracer des passages et ajouter qu’il s’agit d’un dimanche noir pour la Suisse. Je lui ai fait remarquer que c’était un peu violent. Il m’a répondu qu’il fallait le dire.»

Après ce vote historique, l’ambiance était morose au Département fédéral de l’économie. «Jean-Pascal Delamuraz était déçu et abattu. Il m’a avoué plus tard qu’il avait songé à démissionner. Puis il s’est repris. Il m’a dit qu’il ne voulait pas faire ce plaisir aux nouvelles forces conservatrices de ce pays.» Atteint dans sa santé, le Vaudois démissionnera en 1998. Yves Seydoux a encore travaillé deux ans pour son successeur Pascal Couchepin. Puis il a rejoint le monde des assurances.

Pluie de critiques

Il a d’abord été la voix de la Vaudoise Assurances, puis de Santésuisse, l’organisation faîtière des assureurs. Enfin, il a rejoint le Groupe Mutuel, en pleine expansion. Ces douze dernières années, sa tâche a consisté à expliquer pourquoi les primes augmentaient, à défendre les salaires versés aux dirigeants de l’entreprise, à justifier des pratiques commerciales qualifiées d’agressives.

Ou, comme jeudi dernier, à expliquer pourquoi la hausse est si importante pour les assurés du Groupe Mutuel. «C’est cependant agréable, malgré certaines critiques, de défendre une entreprise qui a du succès.» Son style? «Ne pas avoir peur de dire les choses», répond-il. Et y ajouter un peu de théâtralité, renchériront les journalistes qui l’ont côtoyé.