il était une fois

Les Zapolètes, piquiers de «L’Utopie»

L’année où Suisses et Français bataillaient à Marignan, Thomas More écrivait son «Utopia». Il y réservait un rôle peu flatteur aux Confédérés

Il était une fois

Les Zapolètes, piquiers de «L’Utopie»

Les Utopiens, dit Thomas More, «ont la guerre en abomination». Ils ne la font jamais sans de graves motifs: la défense de leurs frontières, celles d’une nation alliée victime d’une invasion, ou encore la délivrance d’un peuple opprimé par un tyran. «En cela, ils ne consultent pas leurs intérêts, ils ne voient que le bien de l’humanité.» Leur aide est gratuite. Entre eux, ils n’utilisent pas de monnaie. Ils ont de l’or, oui, beaucoup d’or. En cas de danger, il leur sert à louer les meilleurs soldats, principalement du pays des Zapolètes, «situé à l’est de l’Utopie, à une distance de cinq cent mille pas».

«Le Zapolète, peuple barbare, farouche et sauvage, ne se plaît qu’au milieu des forêts et des rochers où il a été nourri. Endurci à la peine, il souffre patiemment le froid, le chaud et le travail.» Il ne connaît pas les délices de la vie et, à part le soin des troupeaux, il se livre à la chasse et au pillage.

«Exclusivement nés pour la guerre, les Zapolètes recherchent et saisissent avidement toutes les occasions de la faire; alors, ils descendent par milliers de leurs montagnes, et vendent à vil prix leurs services à la première nation venue qui en a besoin. Le seul métier qu’ils sachent exercer est celui qui donne la mort; mais ils se battent bravement et avec une fidélité incorruptible au service de ceux qui les engagent. Jamais ils ne s’engagent pour un espace de temps déterminé; c’est toujours à la condition de passer le lendemain à l’ennemi, si l’ennemi leur offre une plus forte paye, et de revenir après sous leurs premiers drapeaux, s’ils y trouvent une légère augmentation de solde.»

L’Utopie paraît en 1516 aux Pays-Bas, où Thomas More est l’agent diplomatique et commercial du roi Henri VIII. Ses «Zapolètes» ont le caractère et la réputation attribués aux Suisses. En ce début de XVIe siècle, les principautés néerlandaises sont un carrefour d’idées, d’art et d’intrigues. Les Suisses y sont un sujet de conversation. Quand More travaille à son texte, en 1515, la bataille de Marignan n’a pas encore eu lieu. Mais les guerres d’Italie imprègnent les préoccupations de l’époque et le rôle qu’y jouent les Suisses suscite des considérations méprisantes. «Il est rare qu’une guerre s’élève en ces contrées, écrit More, sans qu’il y ait des Zapolètes dans les deux camps opposés. Aussi voit-on journellement de très proches parents, des amis étroitement liés pendant qu’ils servaient la même cause, se battre ensuite avec le plus vif acharnement dès que le hasard les disperse dans les rangs de deux partis contraires. Ils oublient famille, amitié et s’entre-tuent avec une horrible rage par la raison que deux souverains ennemis payent leur sang et leur fureur de quelque menue monnaie.»

Pourquoi l’humaniste anglais confie-t-il aux misérables Zapolètes la défense de sa parfaite Utopia? «Les Utopiens, qui recherchent les honnêtes gens pour en user convenablement, engagent très volontiers cette infâme soldatesque pour en abuser et la détruire. Quand donc ils ont besoin de Zapolètes, ils commencent par les séduire au moyen de brillantes promesses, puis les exposent toujours aux postes les plus dangereux. La plupart y périssent et ne viennent jamais réclamer ce qu’on leur avait promis; ceux qui survivent reçoivent exactement le prix convenu et cette rigide bonne foi les encourage à braver plus tard le péril avec la même audace. Les Utopiens se soucient fort peu de perdre un grand nombre de ces mercenaires, persuadés qu’ils auront bien mérité du genre humain s’ils peuvent un jour purger la terre de cette race de brigands.»

L’utopie de la Renaissance consiste à haïr la guerre par principe, à mépriser ceux qui la font pour de l’argent et à civiliser la défense puisqu’il faut malgré tout se protéger contre les tyrans. More décrit l’armée utopienne comme si les Conventions de Genève, la Déclaration des droits de l’homme et le Pacte de la Société des Nations étaient déjà dans sa tête. En outre, il y incorpore les femmes: «Durant le combat, les époux sont placés au même poste, entourés de leurs fils, de leurs proches et de leurs alliés afin que ceux-ci se prêtent un rapide et mutuel secours.»

Au moment où More conçoit son œuvre, des troubles ont lieu en Suisse contre les conditions de l’enrôlement dans les armées étrangères. Les Confédérés ressentent de plus en plus mal d’être à la fois sollicités et vilipendés, payés mais traités comme des riens. Un complexe d’infériorité des soldats est en train de tourner en haine de classe contre les élites des cantons. La défaite de Marignan vient compléter le malaise.

Mais contrairement aux Utopiens, les Confédérés ne sont pas assez riches pour cesser de s’employer comme soldats. Ils ne se retirent pas du jeu, mais sécurisent leur contrat de travail auprès de la France, par la paix de Fribourg de 1516.

Personne ne voit la trace d’une «neutralité» dans ce traité qui interdit seulement aux Suisses d’être recrutés ou de combattre contre la France. Ce n’est que quatre siècles plus tard, en 1889, qu’un historien zurichois, Paul Schweizer, y décèle l’origine ancienne d’un comportement neutre propre aux Suisses. Sa «découverte» a un motif politique pressant: en 1889, Soleure a surpris et arrêté un Allemand, August Wohlgemuth, en train d’espionner des réfugiés socialistes. Bismark exige sa libération sans quoi, de conserve avec l’Autriche et la Russie, il retirera à la Confédération son statut d’Etat neutre établi par le Congrès de Vienne (1815). Or, argumente Schweizer, puisque la neutralité suisse date de 1515 et non de 1815, de quelle légitimité peuvent bien se réclamer les monarchies pour la remettre en cause?

La démonstration fait mouche. Voilà la tradition «inventée», comme disent les historiens d’aujourd’hui: en 1515, le pays des Zapolètes farouches s’est rangé à la neutralité.

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