Il a tranché. C'est sur la liste des Jeunes socialistes zurichois que Jean Ziegler, 65 ans, sera candidat aux élections fédérales de cet automne. Parallèlement à la liste ordinaire du parti, le tribun genevois et les «Juso», entourés de syndicalistes et de personnalités de la «société civile», formeront ce qu'ils entendent être une liste de combat à l'enseigne de «Solidarität». Ennemi principal: Christoph Blocher.

Le scénario qui s'est confirmé dimanche, à la suite d'un article du SonntagsBlick, est celui qui avait été tenu comme le plus probable depuis des mois. Depuis que Jean Ziegler, refusant d'accepter le couperet de sa section cantonale, cherchait désespérément une place sur une autre liste.

L'auteur de La Suisse lave plus blanc qui, depuis la moitié des années soixante, représente les socialistes genevois à la Chambre du peuple, aurait bien voulu remettre ça pour une huitième législature. Mais le parti cantonal n'a plus voulu transiger avec la règle interne selon laquelle les élus doivent laisser leur place après douze ans. La présence de l'infatigable politicien sur diverses listes dans plusieurs cantons a été évoquée. Plus approfondis, les contacts avec les Jeunes socialistes zurichois ont commencé à la fin de l'an dernier déjà. C'est le dénouement auquel s'attendait la direction du parti suisse lorsque est tombée, le mois dernier, une nouvelle qui fit l'effet d'un coup de tonnerre: Jean Ziegler envisageait de se présenter sur la liste genevoise du Parti du travail.

Une telle trahison, de la part d'un socialiste élu pour la première fois en 1967, allait-elle se produire? Sans grand débat, le Parti du travail se disait prêt à l'accueillir, mais fixait ses conditions: Jean Ziegler devait adhérer au parti et figurer sur la liste en seconde position, derrière Jean Spielmann, l'unique sortant. Des conditions que Jean Ziegler a tardé à rejeter clairement, le temps de provoquer, avec son ombre menaçante de trop célèbre concurrent, un joli tohu-bohu au sein de la gauche genevoise, surtout dans l'Alliance de gauche, associant communistes, SolidaritéS et les Indépendants de Christian Grobet.

«Au cœur du capitalisme de jungle»

En réalité, s'il déclare être «communiste de cœur», Jean Ziegler nous confiait dimanche qu'il préférait rester au sein du Parti socialiste dont il est délégué au conseil de l'Internationale. «C'est un poste important, où j'estime avoir une influence, notamment sur le tiers-monde et les mouvements de libération.» Il ne cache pas, en outre, le besoin pressant qu'il a de prolonger son immunité parlementaire en prévision du livre qu'il publiera au mois de septembre, qui s'attaquera à «l'ordre du monde au seuil du 21e siècle» et au comportement des multinationales, «dont quelques sociétés suisses», précise-t-il.

Va-t-il déménager à Zurich pour éviter le reproche de parachutage? «Non, je fais comme Daniel Cohn-Bendit, qui vit en Allemagne et se présente en France. De grands hommes politiques suisses se sont fait élire dans une autre région que la leur dans le passé. Dufour a été élu en Suisse alémanique!» S'il a choisi Zurich, c'est encore, dit-il, pour profiter de «la puissance médiatique» de cette «capitale du monde» et pour faire ainsi passer son message de combat là où il est nécessaire, c'est-à-dire au cœur du «capitalisme de jungle» et là où Christoph Blocher a marqué tant de points aux dernières élections législatives. «Les socialistes zurichois sont très inquiets, ils désirent une force de remobilisation de la gauche.»

Qu'en pense Ursula Koch, Zurichoise et présidente du parti? «Elle est enchantée, déclare Jean Ziegler. J'ai d'excellentes relations avec elle, c'est une femme admirable, armée d'une morale politique exceptionnelle, c'est une Rosa Luxembourg moderne!» Pour sa part, il a préféré une autre référence historique: sa campagne le présentera comme «Bruder Courage», allusion transparente à la Mère Courage de Bertolt Brecht qui traîne sa roulotte sur les champs de bataille. La pièce fut créée en 1941 à… Zurich.