Ce n'est pas dans leurs manières, si discrètes. Mais cette fois, les Zougois ont rappelé leur existence au reste de la Suisse. Leur gouvernement a été le seul à dire «non», et plutôt deux fois qu'une, à la méthode fédérale de redistribution des richesses soumise ce week-end aux électeurs du pays. La cote d'amour du canton n'y a pas gagné. Vue de l'extérieur, l'image de cette terre à mi-chemin entre Zurich et Lucerne se résume plus jamais à une boîte postale anonyme.

Une dame

Cette caricature a cours même à Zurich, distante d'une trentaine de kilomètres. Pour une artiste de la ville, le petit canton et son lac en croissant appartiennent à ces coins de Suisse que l'on préfère éviter: un paradis fiscal fait mauvaise figure. Peut-être y a-t-il un rien de culpabilité dans ce ressentiment. Zoug n'est-il pas une Suisse en miniature?

Après les jeux de lumière de la gare en verre inaugurée l'an dernier, les premiers pas dans le chef-lieu confortent les préjugés. Les édifices sont ramassés, presque exigus, et sans ostentation. On se retrouve vite à Baar, une des communes de l'agglomération, où les cent mètres de la rue principale suffisent largement pour loger quatre grandes banques et l'administration municipale.

«A Zoug, tout est proportionné, à commencer par les dépenses», certifie Gianni Bomio, secrétaire général du Département cantonal de l'économie. A l'entendre, le canton tirerait son aisance moins de ses facilités fiscales que de son sens de la mesure. Une majorité des habitants tend à penser que le canton est envié à tort. «Ici, il fait toujours plus froid qu'ailleurs, peut-être à cause du lac», remarque une dame dans la cinquantaine qui hausse le ton pour surmonter les sifflements de la bise.

Les Jurassiens

De toute évidence, la campagne contre la nouvelle péréquation fédérale a permis d'affiner le raisonnement commun. La dame croisée sur la Bahnofstrasse enchaîne: «Chez nous, la vie n'est pas plus facile qu'ailleurs, les loyers sont très élevés. Et ce ne sont pas les Zougois qui figurent parmi les plus riches Suisses. Nous, nous avons tout simplement mieux su nous profiler.»

Le ton monte encore, mais ce n'est plus la faute à la bise: une autre sorte de Suisse est prise à partie. «Prenez le Jura, ils n'ont pas eu le même dynamisme. Il y a peut-être des raisons à cela, mais ce n'est pas à nous de payer pour les autres.»

Malgré la vivacité du débat, la promenade reprend, toujours sur la rue centrale, impersonnelle comme une artère américaine. Derrière les vitres teintées, on devine les bureaux, mais guère de chaleur humaine. Les préjugés deviennent tenaces. «Maserati», «Ferrari», «Mercedes», les enseignes des garages ne changent pas les idées…

Et puis il y a les statistiques. 21 000 habitants dans le chef-lieu. Et 22 000 entreprises domiciliées dans le canton, qui emploient seulement 8500 personnes. Cette année comme la précédente, 900 sociétés ont établi ici leur siège social.

Cette prédilection pour l'économie «off- shore» n'est taboue ni pour les autorités, ni pour les passants. Mais elle n'appelle pas de grands commentaires: «En Suisse, nous ne sommes pas les seuls à la pratiquer.»

Les contribuables

Les conditions propices à cette culture économique ont été créées en 1947, avec une modification volontariste de la loi sur les impôts. Les sociétés réalisant plus de 80% de leur chiffre d'affaires à l'étranger bénéficient depuis d'une fiscalité franchement avantageuse, et les holdings peuvent compter avec des taxes sur le capital très raisonnables.

L'impôt sur les personnes physiques est tout aussi attrayant, et Daniel Vasella, patron de Novartis, ou le tennisman Boris Becker n'y ont pas résisté. Les pendulaires internationaux sont également nombreux. Croisés à la gare où transitent chaque jour 25 000 voyageurs, un avocat français et un confrère londonien l'avouent sans ambages: «Nous ne connaissons de Zoug que le trajet d'ici au complexe de bureaux du Grafenauweg.»

Il faut approcher un partisan zougois de la nouvelle péréquation fédérale pour percevoir le génie du lieu et son histoire. «A côté du conformisme libéral, la gauche de la gauche s'est fait une place dans ce canton», commence par souligner Josef Lang, élu des Verts au Conseil national.

Le système social zougois est généreux. Depuis 1982, par exemple, les prestations de l'assurance maternité cantonale courent sur une pleine année. Du point de vue démographique, le canton est d'ailleurs un des plus jeunes de Suisse. C'est que de Zurich ou de Lucerne, on ne vient plus seulement dans la région pour y travailler mais aussi pour s'y installer.

Les clercs

Les indigènes du cru n'apprécient pas que l'on confonde leur canton avec une banlieue zurichoise. Au XIXe siècle, les paysans zougois ne sont-ils pas allés sur les rives de la Limmatt pour soutenir l'essor industriel? Juste retour des choses, donc, si le dynamisme zurichois a favorisé le «génie fiscal» zougois.

Josef Lang s'amuse en relevant que le canton a toujours su profiter de ses particularités culturelles: «Le clergé catholique qui longtemps a régné sur Zoug a été remplacé par de nouveaux clercs. Avocats et notaires sont les véritables bénéficiaires du système des boîtes aux lettres, davantage que le canton qui tire des revenus modérés de ses impôts au rabais.»

Autant prolonger la balade, contourner les façades administratives. Se découvre alors Zoug l'ancienne, toujours coquette, entre ses murailles, et si réservée.