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Zurich, cette ville toujours plus française

Le Lycée français de Zurich, bientôt sexagénaire, a la cote, avec sa filière bilingue dès l’âge de trois ans. Il attire surtout une communauté française d’expatriés en pleine croissance, malgré l’obstacle de la langue

Au petit matin, le rituel est garanti. Des voitures d’un certain standing défilent sans discontinuer sur le parking de la banlieue zurichoise de Stettbach. A gauche, le centre social d’une grande assurance; à droite, une pizzeria. C’est la zone industrielle et commerciale en pleine expansion de Zurich. Les portes arrière claquent. Bonnets enfoncés, les petits sortent et sont pris en charge par les enseignants.

Simon, lui, est venu à pied avec son fils âgé de 4 ans, inscrit depuis dix jours au Lycée français de Zurich. Médecin, il a rejoint la Suisse alémanique début novembre, engagé dans un laboratoire pharmaceutique. «Nous voyageons beaucoup. Nous avons choisi cet établissement en raison de l’enseignement bilingue. Pour l’heure, nous n’envisageons pas un retour en France…»

Le Lycée français de Zurich, baptisé Lycée Marie Curie, a une histoire qui s’étend sur six décennies; créé dans les locaux de la mission catholique, au centre-ville, il est devenu un lycée conventionné de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger. Il offre une formation de la maternelle au bac, avec l’opportunité d’un enseignement bilingue dès la première année. La recette séduit, au vu du nombre croissant d’élèves: ils sont 733, soit deux fois plus qu’il y a cinq ans. Et 85% d’entre eux ont une mère ou un père de nationalité française.

«La filière bilingue constitue un argument de poids, tout comme notre capacité à accueillir des gens en constant mouvement; chaque année, il y a un roulement d’une centaine de familles», constate la proviseure du lycée, Brigitte Renn, à Zurich depuis quatre ans. L’autre valeur ajoutée de l’établissement réside dans la structure de jour dès l’âge de 3 ans – pour 13 000 francs bruts –, de quoi concurrencer les crèches zurichoises.

«Guten Tag!» Ce matin, c’est l’allemand. La responsable de quelque 70 enseignants reçoit à la maternelle, qui abrite sept classes dans des locaux d’ordinaire attribués à des bureaux, mais pour l’heure placardés de dessins ou de chansons enfantines. Trois autres sites proches accueillent les jeunes entre 6 et 19 ans, sur les hauteurs de la commune de Gockhausen-Dübendorf. C’est là, dans un environnement plutôt rural, que réside la plus grande partie de la communauté française de Zurich, à laquelle on reproche parfois un amour immodéré du transport en voiture jusque devant le porche de l’école. Succès oblige, les classes déménageront dès l’automne 2016 dans des locaux flambant neufs, à cinq minutes de train du centre, devisés à 46 millions de francs. Quelque 1000 élèves pourront y trouver place.

Zurich – où les envies récentes de retour au bercail des voisins allemands ont blessé l’ego de la métropole –, aurait donc la cote auprès des citoyens de l’Hexagone. Les statistiques du canton le confirment: le nombre de Français qui s’installent dans la région croît depuis dix ans, d’environ 5% chaque année. Ils sont aujour­d’hui quelque 7500, soit 3% de la population active étrangère. Et dire qu’ils sont invisibles serait mentir, quel que soit le recul de leur langue dans les librairies ou les écoles zurichoises. Plutôt actifs, les Français ont leurs associations d’accueil, leur site internet culturel, leurs rendez-vous de sorties nocturnes. Patricia Killy a rejoint Zurich il y a douze ans pour suivre son mari, et y est restée. Elle s’engage pour un site informatif à l’attention des expats, Zurich Accueil: «Même si, parfois, l’acclimatation se complique en raison de la langue, les Français prennent vite goût à la qualité de vie.» Au niveau de la ville elle-même, la communauté française, même modeste, a enregistré la plus forte progression entre 2012 et 2013 (+11,7%), au côté de sa voisine espagnole. Expression de la crise européenne? Pas forcément.

La popularité de l’école privée met en évidence deux particularités françaises: la capacité salariale des parents (au lycée, une année peut coûter jusqu’à 23 000 francs), et leur grande mobilité. En effet, la proportion de personnes hautement qualifiées est largement la plus importante. Elle dépasse celle observée chez d’autres nationalités présentes, comme les Allemands. «Les expatriés français qui viennent à Zurich sont souvent très mobiles», note le consul général de France à Zurich. La moyenne de leur séjour est de quatre ans. Dans ce contexte, la présence d’un établissement comme le Lycée français ­représente une motivation supplémentaire.

Autant dire que l’attrait majeur de Zurich réside dans son pôle économique. Beaucoup d’entreprises ou de collaborateurs consultés soulignent le potentiel de croissance pour motiver le choix de la métropole zurichoise. Et ce, quel que soit le climat économique ambiant dans leur pays. «Les expatriés français sont à l’affût des meilleures opportunités dans les grands centres européens, indépendamment de la situation locale», note un observateur. A Zurich, les Français, pour beaucoup ingénieurs, travaillent souvent dans le high-tech, les assurances, les hautes écoles ou la finance. «Ces derniers mois, les curriculum vitae affluent sur nos bureaux à un rythme soutenu», relève Valentine Achi, directrice commerciale de la Chambre de commerce franco-suisse. Il y a la stabilité de la place, «et puis ­Zurich n’est pas si loin de la frontière». Parallèlement, des entreprises ont privilégié l’agglomération zurichoise ces dernières années, comme Peugeot-Citroën, à Schlieren depuis 2012, ou Air France. «Ces enseignes ont conscience qu’elles trouveront là un marché très actif, avec de grandes maisons déjà présentes comme IBM ou Google», continue Valentine Achi.

Ce matin à la maternelle, c’est un natif de Bourgogne, Bertrand Lacaille, qui ne tarit pas d’éloge sur la mobilité. Il s’est d’abord installé à Môtiers, dans le canton de Neuchâtel, il y a sept ans, et vient de rejoindre Zurich pour une grande entreprise informatique. Ses deux enfants sont inscrits au Lycée français. «Le retour au pays n’est pas à l’ordre du jour.» Et pourquoi pas l’école publique? «Mon épouse est Ukrainienne, je suis Français, mes enfants baignent dans le dialecte. Pouvoir cultiver ce plurilinguisme est une chance, avec en plus la reconnaissance des diplômes…»

«L’acclimatationse complique à cause de la langue, mais les Français prennent goût à la qualité de vie»

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