Une admiratrice sexagénaire s'est postée au sommet des escaliers, un cadeau entre les mains. «Nous devons lui dire merci!» Ce soir, dans la salle communale d'Oberengstringen, dans la vallée de la Limmat, en bordure ouest de la ville de Zurich, quelque 500 auditeurs sont là pour un événement: Christoph Blocher se déplace dans ses terres pour venir parler de fiscalité et assurer une ultime opération de séduction. A quelques jours des élections cantonales, il est temps de jouer les dernières cartes.

L'UDC, principal parti du canton, a mobilisé: la salle est archi-pleine. La plupart des auditeurs sont des hommes d'un âge respectable, déjà sagement assis devant le podium. Il entre, certains se lèvent, les applaudissements sont fournis. Mais pourquoi le déplacement du conseiller fédéral est-il devenu si irremplaçable? «Il s'agit d'une volonté d'information avec un bon connaisseur des sujets», assure Claudio Zanetti, député et secrétaire général du parti. Et la section d'Oberengstringen fête ses 50 ans.

Pour l'UDC, le défi du rendez-vous aux urnes de ce week-end est d'importance. Il y a la proximité des élections nationales pour lesquelles leur canton fait office de premier indicateur. Il y a surtout la volonté de récupérer le deuxième siège au gouvernement perdu voici deux ans au profit du PDC, après la démission de Christian Huber, mal-aimé de la direction du parti. Les as de la provocation ont le verbe moins haut. On tempère les assauts qui avaient marqué la montée en force lors des élections de 2003. Le président du parti, Hansjörg Frei, choisi l'an dernier, cultive son image de docteur en droit, d'homme pragmatique et réfléchi.

Stagner ou reculer

Il y a le challenge de l'exécutif. Il y a aussi et surtout le parlement où pèse la menace de statu quo, voire de recul dans son principal fief. Avec aujourd'hui 61 des 180 représentants, le parti est passé de 15 à 33% des sièges entre 1987 et 2003, soit l'époque marquée par le style Christoph Blocher. Progresser sera difficile, voire impossible, déjà en raison du handicap que représente le nouveau système de répartition des sièges (lire ci-dessous). Politologue zurichois, Hanspeter Kriesi prévoit une stagnation, certes à haut niveau, aussi pour une autre raison: «Ils n'ont plus de discours novateur; ils ont épuisé leurs idées et leurs stratégies.»

Les questions de l'intégration, la violence chez les jeunes étrangers ou la construction des minarets ont, sans grande surprise, occupé les discours et les affiches de campagne. Mais plus que ses propres brebis, l'UDC doit séduire les électeurs radicaux puisque les deux partis font course ensemble au nom d'un vœu commun: voir l'Etat prendre moins de place et les dépenses sociales réduites. Oubliées ou presque les animosités de ces dernières années. Au terme d'une période qui les a beaucoup affaiblis, les radicaux ont décidé, bon gré mal gré, de passer outre les coups bas encaissés durant ces quatre dernières années.

Dans un camp comme dans l'autre, l'explication de ce revirement est tactique et contrebalance les scissions du camp écologiste entre Verts et Verts libéraux. «Les différences sont toujours là et nous sommes loin du grand amour», confie Claudio Zanetti. Le candidat radical au gouvernement, l'avocat Thomas Heiniger, 49 ans, parle d'une même approche du devoir étatique. «C'est une question de personnes. Cette année, tous ont compris que pour assurer une orientation bourgeoise à notre canton, nous devions cohabiter. Cela s'arrête là.» Les avis convergent quand il est question de l'aéroport - ils ont lancé ensemble une contre-initiative au plafonnement des vols -, de politique fiscale ou de plan directeur pour les transports. Les accords deviennent rares quand le débat porte sur la formation ou la constitution cantonale.

Contestataires de la globalisation

Le parti de Christoph Blocher récolte aujourd'hui au moins 20% des voix dans tous les districts du canton - y compris la ville (environ 23%) mais son électorat devient difficile à cibler. Les plus hautes proportions se repèrent encore - malgré un recul en 2003 - dans les communes rurales et viticoles du nord comme Rafz, attachées aux aspirations proches des paysans du parti. Pourtant la scission ville/campagne n'est plus clairement établie. «Des électeurs potentiels sont dans les agglomérations, à l'image du quartier de Schwamendingen, en ville de Zurich. Là où les revenus sont bas, où la population d'origine étrangère est importante, l'UDC trouve des partisans chez les contestataires de la globalisation ambiante», observe Peter Moser, politologue et responsable des statistiques du canton.

A Oberengstringen, parmi les représentants locaux interrogés, quelques-uns ne savent plus vraiment pourquoi ils ont adhéré au parti mais tous restent convaincus. Rares sont les arguments qui concernent une opposition à trop d'Etat. Isabella Wälte, fiduciaire: «Je suis entrée dans le parti surtout pour la question des étrangers, moi qui ai des parents originaires de Russie. C'est le seul qui a réagi face aux problèmes qu'ils soulèvent. On le voit maintenant avec les écoles, mais c'est trop tard!»

Et après lui?

Christoph Blocher est venu ce soir, conscient de son aura et de sa force de persuasion. Il n'a pas parlé comme prévu de fiscalité. Il a dévié sur les problèmes d'autorité des écoles. Le tribun, toujours et encore figure paternelle, reste un atout de campagne. Désormais, pour l'UDC zurichoise, l'une des missions, qui le rapproche d'ailleurs du Parti radical, est de lui trouver un alter ego. Et ce même si ce dimanche - ou le 17 juin en cas de second tour - le parti devait récupérer son deuxième siège dans un gouvernement à nouveau bourgeois.