polémique

Zurich découvre le squelette de sa grue portuaire

L’œuvre d’art qui a enflammé les esprits pendant plus de cinq ans, commence enfin à prendre forme sur le quai de la Limmat. Les Zurichois se prononceront l’année prochaine pour interdire définitivement de telles installations maritimes

Les premiers boulons sont vissés. Cinq ouvriers s’affairent sur une gigantesque pièce d’acier, verte tachetée de rouille, ignorant – ou feignant d’ignorer la fébrilité qui entoure le chantier. Pourtant, ils sont observés. Cameramen, journalistes, politiciens, promeneurs et manifestants, une trentaine de personnes ont afflué ce lundi matin, 8 heures, sur le quai de la Limmat pour assister au montage de la grue portuaire, tant attendue, ou redoutée à Zurich.

Les quatre premières pièces du squelette métallique ont été livrées dans la nuit, par camion. Dans une dizaine de jours ¬- et 21 morceaux d’acier plus tard – la célèbre grue sera enfin achevée.

«C’est trop tard pour empêcher sa construction, mais je continuerai de manifester tous les jours pour dénoncer ce gaspillage d’argent public, alors que la ville doit se serrer la ceinture», s’emporte un retraité venu distribué des tracts au bord du chantier.

La vieille grue, attaquée par l’air marin, est la pièce maîtresse d’un projet artistique qui enflamme les esprits à Zurich depuis plus de cinq ans. UDC et jeunes libéraux-radicaux ont tenté avec leur initiative «Hafenkran Nein» de bloquer la venue du «tas de ferraille», importé de Rostock. Mais la ville est venue à bout de son projet, devisé à 600 000 francs.

Le conseiller municipal Martin Waser, qui a quitté ses fonctions la semaine passée, s’est personnellement porté garant des 80 000 francs de coûts supplémentaires. Et il a mobilisé une centaine de donateurs privés.

L’origine de la polémique remonte à 2008, quand les autorités décident de revaloriser le quai de la Limmat avec une installation artistique temporaire. «Zürich Transit Maritim » remporte le concours grâce « à sa poésie, son aspect visuel et acoustique », raconte Martin Waser. Outre quatre bornes d’amarrage déjà installées, et la fameuse grue qui sera démontée après neuf mois, des signaux de paquebots sont au programme. Ils se feront entendre dès le 10 mai, à près de 20 kilomètres à la ronde. Chaque semaine, jusqu’en août, des haut-parleurs placés sur quelques monuments de la ville émettront le son d’un immense bateau qui arrive au port.

Une idée loufoque ? Pas au milieu du XIXe siècle. «La Suisse a imaginé construire des canaux à travers le pays, ou obtenir des concessions jusqu’à Gênes, pour assurer un accès à la mer», rapporte l’ancien ambassadeur Philippe Welti, qui soutient le projet artistique. «Le débat a animé le pays, à une époque où l’on pensait que la survie d’une nation dépendait de son accès à la mer. C’était une question politique, économique et technique très sérieuse.» Un débat relaté dans le livre « Schweiz am Meer », de l’historien Andreas Teuscher, dont le vernissage a eu lieu lundi matin sur la terrasse du café, à côté du chantier.

«La mer était ici il y a 30 millions d’années. Et elle risque de revenir un jour», glisse malicieusement Jan Morgenthaler, l’un des quatre auteurs du projet, venu assister au montage du squelette. L’artiste zurichois est connu pour un précédent «happening artistique» en 1999 qui avait déjà défrayé la chronique. Il avait interverti quatre statues historiques du centre-ville, dont celle de Zwingli. «La ville est un organisme vivant, pas muséal. L’espace public ne doit pas être figé, mais en mouvement. L’art est éphémère, il doit venir puis disparaitre», développe-t-il.

La ville savait que le projet de la grue allait faire scandale. Et c’est bien pour cette raison qu’elle l’a choisi. «Jamais une œuvre d’art aura tant fait parler d’elle », se réjouit Martin Waser.

La grue ne fait pas non plus l’unanimité dans les milieux artistiques. Certains regrettant cet investissement, alors que des musées, comme celui de Littérature, sont contraints de fermer leur porte. «Ce n’est pas comparable, se défend le socialiste. Ce projet représente l’équivalent de trois expositions, pas plus ! Tandis que l’initiative qui veut sa mort aura coûté près de la moitié de la somme», ironise le conseiller municipal.

Les initiants, justement, sont amers. Déposée en janvier 2013, leur texte, qui a récolté plus de 6000 signatures en un mois, n’a pu être traité assez rapidement. Les autorisations de construire étaient déjà délivrées. Leur initiative passera devant le parlement cet été et les Zurichois pourraient se prononcer en 2015, après le démontage de l’œuvre métallique. S’ils l’acceptent, plus aucune grue maritime ni aucune borne d’amarrage ne pourront être vues sur les bords de la Limmat. Et aucune trompe de bateau ne pourra troubler leur quiétude.

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