Zurich

A Zurich, faire la queue sur le trottoir pour un logement

A Zurich, ville de Suisse où les loyers sont les plus élevés, la recherche d’appartements abordables s’apparente à un parcours du combattant. Dès lors, quand la ville met sur le marché ses logements bon marché, c’est la ruée

La recherche ne fait que commercer mais Philipp, 46 ans, se prépare au parcours du combattant. Père de trois enfants, il vit depuis près de vingt ans dans un quatre pièces de 90 m2, au centre de Zurich, pour 1600 francs. Soit deux fois moins cher que le prix moyen du marché, pour un appartement de cette taille, dans ce quartier où les loyers tournent autour de 36 francs le m2, selon l’application Rentswatch. «Nous devons partir en septembre, car le propriétaire a décidé de rénover la maison et compte doubler le prix», explique-t-il.

Il faut s’armer de patience

Mercredi, Philipp a bravé la pluie froide qui se déverse sur Zürich pour visiter les appartements de Kronenwiese, un complexe de logements mis sur le marché par la ville. Les appartements y sont, eux aussi, environ deux fois moins élevés que les prix du marché: entre 1800 et 1910 francs pour un 4,5 pièces de 90 à 95 m2, par exemple. Mercredi, pour la troisième fois, le lotissement s’est ouvert aux visiteurs.

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Et, pour la troisième fois, des centaines de personnes se sont pressées, comme Philipp, pour jeter un œil entre les murs de cette nouvelle curiosité en plein centre-ville. Il a fallu s’armer de patience: à 14 heures, ouverture des portes, une file s’était déjà formée dans la rue — une scène connue des personnes en quête d’un toit à Zurich. En tout, lors des trois visites, quelque 6000 prétendants ont accouru pour visiter les lieux. Nombre d’appartements disponibles: 99. Alignés sur le trottoir, des jeunes, des vieux, des poussettes, des personnes seules ou en couple, quelques femmes en foulard, deux jeunes en costard, tout juste sortis du bureau.

Une foule mixte, tout comme devra l’être, sur le papier, ce nouveau complexe d’habitation. Situé non loin de la gare centrale, dans le tendance quartier 6, Kronenwiese abritera des logements de 2,5 à 5,5 pièces, six locaux commerciaux, une école maternelle, une garderie. Un tiers des appartements sont subventionnés et dix sont réservés à des personnes ayant obtenu un statut de réfugiés.

Yasmine, 32 ans, cherche un appartement plus grand depuis quatre ans. Son 3 pièces sera bientôt trop étroit pour sa famille, qui s’agrandit. Enceinte de son troisième enfant, cette Pakistanaise, installée depuis 16 ans à Zurich, ne se voit pas déménager hors du centre-ville: «Ici, il y a tout ce qu’il faut pour les enfants: un parc, une crèche, une école.» Nicolas, architecte, 27 ans, vient de Genève. Il a encore un peu de temps, le logement qu’il occupe actuellement avec son amie sera fermé pour rénovation en mars 2017, d’ici là il faudra plier bagage. «Je remarque qu’il y a beaucoup plus d’annonces ici qu’à Genève, moins besoin de pistons pour trouver. Mais il y a aussi beaucoup plus de personnes qui cherchent un appartement.»

Ras-le-bol des loyers exponentiels

«J’en ai entendu parler dans le journal», explique Ildiko, 48 ans. Cette enseignante à l’école primaire espère trouver «quelque chose de confortable, à un prix honnête». A ses yeux, c’est «un devoir» de la ville de mettre sur le marché des appartements abordables, pour éviter que le centre de Zurich ne se transforme en «ghetto pour personnes aisées».

«Zurich a évité les quartiers à problèmes en mélangeant les populations»

C’est aussi ce que pensent Maria et Claudio, un couple de Zurichois de 41 et 45 ans actifs dans le théâtre et l’événementiel. Ils payent un loyer dérisoire pour leur appartement actuel dans le quartier cossu de Seefeld, également propriété de la ville: 1600 francs pour un 4,5 pièces. «En face de chez nous, nos voisins payent 8000 francs pour un appartement de la même taille. Leur entreprise contribue au loyer. Qui pourrait s’offrir cela sinon? Si la ville ne s’en mêle pas, les Zurichois partiront à Winterthour, et ils seront remplacés par des expatriés», s’inquiète Maria. «Zurich a évité les quartiers à problèmes en mélangeant les populations», dit Claudio.

Les Zurichois en ont marre des loyers exponentiels. Ils l’ont dit lors d’une votation en 2011: ils étaient 75% à approuver une ordonnance communale exigeant qu’un tiers du parc immobilier de la ville soit destiné au logement d’utilité publique d’ici 2050. Actuellement, Zurich fait déjà figure d’exception en Suisse avec 26,4% des logements en mains de collectivités publiques ou de fondations à but non lucratifs. Fin 2015, la ville possédait 9130 appartements dont les loyers sont basés uniquement sur les coûts de construction, dont 2200 subventionnés. La mise sur le marché des 99 nouveaux logements de Kronenwiese fait partie de ce volontarisme de la municipalité rose-vert.

Ce projet à 65 millions était accepté en 2013 par trois quarts des Zurichois. Le nouveau complexe sorti de terre répond aux derniers standards écologiques: les besoins énergétiques pour la lumière, le chauffage et l’eau chaude proviennent de sources renouvelables à l’aide de panneaux photovoltaïques et de pompes à chaleur. Murs brut, larges fenêtres, petites chambres, grande cuisine, seule singularité dans cet univers de vitres et de béton: les catelles, rouges ou mauves, dans les salles de bains. Les premiers habitants devraient emménager cet été. Philipp espère en faire partie, mais il ne veut pas se faire trop d’illusions: «C’est comme jouer au Lotto.»


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