Histoire

A Zurich, l’église ouvre ses portes au père du street art Harald Naegeli

A 79 ans, l’artiste Harald Naegeli réalise un vieux rêve: couvrir les murs de l’église Grossmünster, emblème de Zurich, de graffitis. Ou du moins une partie, délimitée par les autorités. Mais déjà, le vieux rebelle dépasse les bornes

Le pionnier suisse du street art Harald Naegeli, bientôt octogénaire, se faufile depuis plusieurs semaines à l’intérieur des tours de l’église Grossmünster, qu’il recouvre de graffitis. Non pas de nuit par effraction. Mais en plein jour, avec l’autorisation du canton et de la paroisse, propriétaires des lieux.

C’était un vieux rêve de l’artiste, qui a passé sa vie dans la semi-illégalité. Après quatorze ans d’attente et de discussions, il a obtenu de pouvoir réaliser une «Danse des morts» dans la plus grande église de Zurich, berceau de la Réforme. Avec quelques conditions toutes zurichoises, toutefois: Harald Naegeli doit s’en tenir à un périmètre restreint. Ses fresques doivent disparaître après quatre ans. Et elles ne doivent rien coûter.

Mais domestiquer le père du street art n’est pas si facile. Mardi, le conseiller d’Etat UDC directeur de la Construction Markus Kägi se déclare fâché et déçu dans les pages du Tages-Anzeiger. La confiance est rompue, dit-il, car Harald Naegeli ne s’est pas tenu à l’accord avec les autorités: ses graffitis ont débordé hors des espaces qui leur étaient dévolus. Qu’attendre d’autre de la part d’un vieux rebelle qui a passé sa vie à enfreindre les règles tout en cultivant son propre mythe?

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Art ou saccage?

Les journalistes le surnomment «le fantôme» pour sa capacité à se soustraire aux interviews. Ses figures sont bien connues, jusqu’en Allemagne, où il s’est exilé. En quelques traits noirs, le «sprayeur de Zurich» fait naître bonshommes longilignes, poissons oniriques, serpents ou dragons sur les murs des bâtiments publics. Depuis les années 1970, ses personnages vont et viennent au gré des apparitions de l’artiste dans sa ville natale, de la surveillance policière et des nettoyages de la voirie. Mais qui s’attendait à les voir danser dans cette institution, emblème de la cité de Zwingli?

Drôle de retournement pour cet artiste autrefois traqué par la police. En 1981, devant le tribunal de district de Zurich, le graffeur avait été condamné à une peine de 9 mois de prison. Alors, ses bonshommes noirs étaient considérés comme du pur vandalisme. Mais avec le temps et la notoriété gagnée en Allemagne, ils ont acquis un autre statut. Ainsi, son graffiti nommé «Undine», à la Schönbergstrasse, a été restauré par le canton, qui lui reconnaît une valeur artistique.

Le dernier épisode de son parcours mouvementé montre bien l’ambiguïté des autorités face à Harald Naegeli. En octobre 2017, il comparaissait devant le tribunal de district de Zurich pour 25 graffitis réalisés entre 2012 et 2013 au centre-ville. Il avait été attrapé la veille de Noël, alors qu’il sprayait sur les marches d’escalier menant au Grossmünster… L’auteur défendait la nécessité de préserver l’œuvre, au nom de la liberté artistique. La voirie de Zurich réclamait de son côté 9000 francs pour couvrir les frais de nettoyage des murs. Art ou saccage? La cour s’est bien gardée de trancher, incitant les parties à trouver un arrangement hors du tribunal.

L’affaire s’était terminée par un accord à l’amiable entre la municipalité et l’artiste. La première renonçait à le poursuivre et retirait son amende. Harald Naegeli, de son côté, offrait une œuvre à Filippo Leutenegger, chef du Département des transports et de la voirie, sous les flashes des photographes. Les apparences sont sauves.

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