FRAUDE

Zurich ne sait que faire de l'énorme pactole des retraités israéliens

Avocat israélien, P. est soupçonné d'avoir abusé de la confiance de milliers d'épargnants pour se constituer une fortune. Deux cents millions de francs ont été bloqués à Zurich. Les différences entre le droit israélien et le droit suisse rendent pour l'heure impossible la restitution de la colossale fortune de l'avocat à l'Etat hébreu

«Je survivrai jusqu'à ce que P. aille en prison», expliquait en septembre 1999 Dvora Reichert, 74 ans, au magazine allemand Spiegel. En Israël, ils sont des milliers de retraités – 6000 à 10 000 selon les estimations – à émettre semblable souhait depuis des années. Alors qu'ils espéraient toucher une retraite de l'Etat allemand, comme une loi datant de 1980 les y autorise, nombre d'entre eux n'ont reçu que des miettes de la rente promise. Saisie de nombreuses plaintes, la justice israélienne estime qu'une bonne partie des rentes versées par l'Allemagne a disparu dans les poches de consultants financiers et d'avocats, au premier rang desquels figure P., un Israélien massif et calme qui gérait le système de versements par le biais de son organisation Irgun. Il lui est reproché d'avoir gardé des montants qui auraient dû revenir de droit aux retraités.

Quelque 200 millions de francs ont été bloqués à l'automne dernier à Zurich sur des comptes appartenant à des sociétés que contrôle P., expliquait le 2 juillet l'hebdomadaire SonntagsZeitung. La justice zurichoise a ouvert une enquête à l'encontre de P. pour blanchiment d'argent. Une bonne nouvelle pour les retraités qui ont déposé plainte, à un détail près: les différences entre le droit israélien et le droit suisse rendent pour l'heure impossible la restitution de la colossale fortune de P. à l'Etat hébreu.

Bonne volonté

P. nie avoir commis quelque malversation que ce soit et s'est montré très coopératif envers la justice zurichoise, comparaissant pour être entendu à chaque fois qu'on le lui demandait. L'ampleur des sommes saisies dans trois banques de la place n'est sans doute pas étrangère à cette bonne volonté. Reste que le dossier constitué contre lui par Israël est accablant: il ne fait guère de doutes que l'argent retrouvé à Zurich provient effectivement de l'organisme allemand chargé de verser les retraites aux cotisants israéliens. Mais il faudra prouver que la façon dont P. a géré les versements représente une infraction au droit suisse. Une expertise a été confiée à un cabinet d'audit pour vérifier si l'avocat israélien a constitué sa fortune au détriment des retraités qu'il était censé servir, explique Dave Zollinger, le juge d'instruction chargé de l'affaire.

Que faire des sommes énormes bloquées depuis près de dix mois? Les sociétés contrôlées par P. voudraient naturellement que les mesures de blocage soient levées, mais l'émotion que l'affaire a suscitée en Israël rend cette éventualité très peu probable. Les autorités allemandes et notamment l'établissement fédéral d'assurances, le BfA, ne veulent plus entendre parler de l'argent payé, selon elles, «à bon droit». L'Allemagne montre d'ailleurs peu d'empressement à aider Israël dans cette affaire, explique un initié: «Ce serait pénible pour eux de reconnaître que l'argent du contribuable allemand qui constitue les fonds du BfA a pu servir à l'enrichissement personnel de P.»

Israël ne peut pas réclamer l'argent à la Suisse par voie d'entraide judiciaire, car ses propres lois ne prévoient la confiscation des sommes saisies au cours d'une enquête que pour des délits liés au trafic de drogue. Si la culpabilité de P. est avérée, ce serait donc au canton de Zurich d'hériter des sommes bloquées. Cette perspective semble peu crédible aux sources proches du dossier: «Politiquement, il paraît impensable que le canton s'enrichisse alors que les retraités israéliens ne toucheraient pas un sou» – d'autant que nombre d'entre eux sont des survivants de l'Holocauste…

La justice israélienne promet de prendre des mesures pour permettre la restitution des sommes bloquées. Elle devrait prochainement décider d'inculper P. et devra ensuite mettre son droit en conformité avec le standard européen, ce qui pourrait prendre un certain temps. Un délai que P. va certainement exploiter pour tenter, par tous les moyens juridiques imaginables, de récupérer son immense fortune.

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