Langues

A Zurich, la peur du «Frengzöslisch»

Trois syndicats d'enseignants réclament que l'école ne conserve qu'une seule langue à l'école primaire. Les Zurichois trancheront le 21 mai

Frengzöslisch. Cette contraction entre englisch et französisch, inventée pour la campagne en faveur de la suppression d’une «langue étrangère» à l’école primaire à Zurich, doit à elle seule exprimer la menace de confusion qui plane au-dessus des petits Zurichois. Le français et l’anglais, c’est trop, affirment les auteurs de l’initiative cantonale «Davantage de qualité. Une langue étrangère à l’école primaire», lancée par trois syndicats d'enseignants zurichois, sur laquelle la population se prononce le 21 mai prochain.

«L'allemand d'abord»

Les enfants sont surchargés et le système actuel n’a pas démontré son efficacité, selon les initiants. Ils citent une évaluation réalisée en 2015 en Suisse centrale, montrant que les élèves n’ont pas le niveau de langue escompté en français à la fin de l’école obligatoire. Les enseignants invoquent aussi des conditions d’apprentissage toujours plus difficiles, avec des classes trop grande aux niveaux trop hétérogènes. Au coeur de leurs inquiétudes, la perte de maîtrise de l’allemand: «Il ne faut pas oublier que pour la plupart des enfants qui arrivent à l’école primaire, l’allemand est une langue étrangère. Ils devraient d’abord bien maîtriser cette langue, avant d'en apprendre une nouvelle», souligne Kurt Willi, membre du comité d’initiative. L'enseignant de français fait référence autant aux élèves de langue maternelle étrangère qu’aux petits Suisses allemands qui parlent le dialecte à la maison.

Anglais ou français?

Les initiants évitent soigneusement de dire laquelle, de l’anglais, enseigné dès la deuxième année primaire à Zurich ou du français, qui figure au programme à partir de la cinquième année, ils privilégieraient. Au conseil d’État zurichois de trancher. L’anglais, considéré depuis longtemps comme prioritaire sur le marché de l’emploi, aurait la préférence de nombreux parents zurichois, souligne Kurt Willi. Mais la conseillère d’État zurichoise chargée de l’éducation Silvia Steiner a d’ores et déjà déclaré que le gouvernement privilégierait le français. Pour la ministre PDC, cette votation est cruciale: l’élue préside la Conférence des directeurs de l’instruction publique (CDIP) depuis le début de l’année. A elle de veiller sur le respect par les cantons de l’accord de 2004, qui prévoit l’enseignement d’une seconde langue nationale et de l’anglais au plus tard dès la septième année HarmoS.

Silvia Steiner met en garde contre le risque de chaos dans le plan d'étude, si l'une des deux langues devait être reportée au niveau secondaire, déjà très chargé. Derrière les arguments pédagogiques, le débat politique perce. Début mai, le parlement thurgovien a affirmé sa volonté de reporter le français au niveau secondaire. D’autres cantons alémaniques sont tentés de suivre le mouvement.

Lire: Menaces sur le français à l’école primaire

Et le poids de Zurich, dans ce débat d’envergure nationale, n’est plus à démontrer. «La Confédération se tient prête à intervenir avec une loi sur les langues, si les cantons n'appliquent pas le principe d'harmonisation de l'instruction publique prévu par la constitution. J'espère que ce ne sera pas nécessaire. La CDIP se réunit en juin prochain. Si entre-temps, Zurich décide de supprimer une langue au primaire, nous devrons bien-sûr rediscuter du compromis. Mais les cantons n'auront pas beaucoup de marge de manoeuvre», souligne Silvia Steiner.

Zurich, berceau de la polémique 

C’est sur les bords de la Limmat que s’était écrit le premier chapitre de la saga alémanique des langues. Dans une recommandation datant de 1975 déjà, la CDIP demandait aux cantons d’enseigner une langue nationale au primaire en priorité. Coup de théâtre, en 2000, lorsque le ministre zurichois de l’éducation Ernst Buschor crée une première entaille à ce compromis, en introduisant l’anglais en 3e année, avant le français. Plusieurs cantons à l’est de la Reuss suivront. Nouveau rebondissement en 2006: des enseignants zurichois proches des partis conservateurs lancent la première initiative pour évacuer le français de l’école primaire. Un projet finalement rejeté par 59 % de la population. «Depuis, nous avons beaucoup plus de recul sur l'enseignement des deux langues», affirme Kurt Willi, convaincu que le vent a tourné. Un sondage auprès de 1210 personnes, selon lequel 75 % de des Zurichois préféreraient ne voir qu’une langue au primaire, a poussé les syndicats d’enseignants à ranimer le débat en tentant, cette fois, d’évacuer la question de la cohésion nationale.

Tensions sur les budgets de la formation

Mais pour Mathias Reynard, la menace pèse bel et bien sur la «Willensnation»: «Nous avons déjà dû baster par le passé, en acceptant que plusieurs cantons alémaniques placent l’anglais avant le français au primaire. C’est quoi, la prochaine étape, faire du français une option facultative?», s’emporte le conseiller national, face aux multiples tentatives alémaniques de remettre en question le compromis des langues. Aux yeux du socialiste, si Zurich opte pour cette voie, ce serait «une catastrophe», au vu du poids du canton le plus peuplé de Suisse. «La décision zurichoise pourrait faire boule de neige», s’inquiète l’élu valaisan. Lui qui est aussi enseignant, il dénonce un «faux combat»: «De nombreux élèves ont des difficultés en maths et pourtant, personne ne songerait à supprimer cette branche. Plutôt que de renoncer, il faut investir des moyens pour améliorer l’enseignement». Mais en Suisse alémanique, la tendance est plutôt aux coupes dans l’éducation, souligne Kurt Willi: «réclamer des augmentations budgétaires pour les langues n'a aucune chance, dans le contexte politique actuel».      

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