Dans le rôle de Goliath, il y a le projet «Ensemble». Un stade de 18 000 places, deux tours de 137 mètres de haut comptant 570 logements, ainsi qu’une coopérative de 174 appartements à loyers modérés. Personnifiant David, on trouve une friche où poussent des fleurs sauvages. Une surface où ont germé les graines de la discorde. Sur le site de l’ancien stade du Hardturm, les terrains d’entraînement des footballeurs du GC Zurich se sont transformés au fil des ans en Brache (friche en allemand), foisonnante étendue où la nature a repris ses droits. Flexible et éphémère, cet îlot de verdure permet de s’extraire de l’urgence de la ville. Bosquets, jardins collectifs, skate park, mur de grimpe, yourte et même poulailler s’articulent autour du cœur de la friche. Equipé de deux fours à pain, le centre névralgique du lieu sert des repas cuisinés avec des produits cultivés sur place à une population intergénérationnelle et multiculturelle. Piquant: la friche a même son club de foot amateur, le FC Brache.

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Fervent défenseur du futur stade, le président du FC Zurich ne voit pas le jardin urbain d’un bon œil. «Cette friche me fait penser aux endroits abandonnés que l’on voit en Europe de l’Est. En tant que porte d’entrée de la mégapole zurichoise, c’est une ignominie architecturale», s’insurgeait Ancillo Canepa dans le quotidien alémanique NZZ. «Ce sont deux visions de la ville qui s’opposent. Le projet «Ensemble» est hors échelle et reflète la quintessence d’une vision américanisée de la ville», rétorque Monique Keller. Romande vivant depuis vingt ans à Zurich, l’architecte et journaliste a cofondé la «Communauté d’intérêts pour des espaces libres», une association de citadins qui se bat pour le maintien de l’esprit qui a émergé de la friche.

Oui mais non

Durant vingt ans à Zurich, les projets de stade ont échoué les uns après les autres, aux urnes ou suite à de longues batailles juridiques. L’année 2018 semblait marquer un tournant. Les citoyens approuvaient alors à 53,8% le projet «Ensemble». Devisé à plus d’un demi-milliard de francs, le chantier est financé par trois promoteurs: l’entreprise de construction HRS Investment AG, Credit Suisse ainsi que la coopérative d’habitation générale zurichoise (ABZ). Quelques mois plus tard, le plan d’aménagement était lui aussi avalisé par le législatif de la ville. Tous les feux semblaient donc au vert. Mais c’était compter sans la ténacité des habitués de la Brache, qui feront aboutir un référendum avec plus du double de signatures que nécessaire. D’où la votation du 27 septembre.

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Pour les partisans de la Brache, le projet est inadapté à l’échelle du quartier et ne correspond plus à l’ère du temps. Depuis deux ans, les mouvements de défense du climat ont réveillé une nouvelle urgence alors qu’une vague verte a déferlé sur les parlements. Aux arguments écologiques vient désormais s’ajouter une crise sanitaire inédite, qui a mis en exergue la nécessité d’espaces verts de qualité en milieux urbains. En outre, le futur chantier s’inscrit dans une zone urbaine dense qui souffre déjà d’îlots de chaleur. Du côté des investisseurs, on affirme que toutes les mesures ont été prises pour minimiser l’impact sur l’environnement. «Le projet prévoit des toits végétalisés et un système de panneaux photovoltaïques», souligne Ancillo Canepa. «Des toits végétalisés à 137 mètres de haut? Un non-sens», riposte Monique Keller. Sa solution? La construction d’îlots d’habitations pouvant accueillir 2000 personnes. «Avec son parking souterrain, ses tours et son stade, le projet «Ensemble» est très rigide et n’offre aucune possibilité de réaffectation. Nous privilégions un modèle plus souple qui réponde aux besoins de tous, même aux plus fragiles.»

Scissions politiques

La Brache, une utopie de bobos alternatifs rêvant de faire vaciller les méchants investisseurs? Les urnes en décideront. Quoi qu’il en soit, les tensions qui agitent Zurich sont palpables bien au-delà des supporters du futur stade et de leurs opposants. Elles révèlent des dissensions qui dépassent largement le clivage gauche-droite. Alors que le comité interpartis «Oui au stade» rassemble des élus de deux camps politiques, y compris des Verts, les groupes opposés au projet comptent évidemment des acteurs de gauche mais également des voix bourgeoises, qui dénoncent le gigantisme du projet. Entre les supporters des deux clubs historiques zurichois et ceux du tout jeune FC Brache, la partie promet d’être serrée.