conférence

A Zurich, Steve Bannon glorifie Christoph Blocher en père des populistes

Pour sa première conférence en Europe, l'ancien conseiller de Donald Trump a attiré à Zurich une foule d'intellectuels de droite, de sympathisants UDC, de fans du président américain et quelques adeptes de la théorie du complot

La halle 622 à Oerlikon, au nord de Zurich, se remplit d’hommes grisonnants en costume. Quelques jeunes se déplacent en bandes, cheveux plaqués et barbes soignées. Peu de visages féminins. Ils sont près de 1500, accourus de toute la Suisse alémanique à l’appel du magazine de droite Die Weltwoche, pour la conférence «La révolte populiste et ses répercussions sur la Suisse, l’Europe et l’Amérique», par Steve Bannon. L’ancien conseiller stratégique de Donald Trump et ex-rédacteur en chef de Breitbart news – un site à tendance suprémaciste et nationaliste – tient sa première tribune en Europe, à l'invitation de Roger Köppel, conseiller national UDC.

A propos du conférencier:  Descente aux enfers pour Steve Bannon, qui quitte Breitbart

Un «mâle alpha»

Steve Bannon a beau être sur le déclin, lâché de toutes parts, d'abord limogé par la Maison-Blanche, puis poussé vers la sortie par le site Breitbart news. Il parvient tout de même à faire salle comble à Zurich. Dali, 44 ans, banquier zurichois, est venu «par curiosité», il voulait entendre «par lui-même» cet homme dont on parle tant, «voir l’autre côté de la médaille». Tobias, musicien, 32 ans, a lu un livre sur Steve Bannon. Les yeux brillants, il se dit «fasciné par ce mâle alpha qui arrive à obtenir ce qu’il veut». Adrian, entrepreneur thurgovien de 24 ans, sympathisant UDC, est fan de Donald Trump: «J'aime ses positions sur la souveraineté, l’immigration et Israël.» Il y a là aussi des étudiants en économie de l’Université de Saint-Gall venus en bandes et des jeunes PLR inscrits dans la mouvance libertarienne américaine. Et quelques adeptes de théories du complot.

«Lorsque j’ai lu les premiers articles sur Steve Bannon, j’ai cru avoir affaire au diable en personne!» lâche Roger Köppel, sourire grinçant, en guise d'introduction. «Je l’ai rencontré, et au risque de vous décevoir, je dois vous dire que ce n’est pas le diable.» L'UDC zurichois préfère présenter son hôte comme «un grand défenseur de la liberté d’opinion, prêt à se lever contre le mainstream» et, surtout, «l'architecte du tremblement de terre qui a choqué la Maison-Blanche et le monde».

Son portrait lorsqu’il était en place:  Stephen Bannon, le Dark Vador de la Maison-Blanche

Contre «l'establishment»

Enfin, le champion entre sur scène. Il se lance dans le récit de la victoire de Donald Trump devant un public acquis et ne tarde pas à tancer le «clan» Clinton, ces «élites corrompues et incompétentes», suscitant l'enthousiasme de la foule. En près d’une heure de discours, Steve Bannon tentera de convaincre son auditoire qu’une révolte populiste est en marche pour redresser un monde occidental sur le déclin. «La classe ouvrière» a porté Donald Trump au pouvoir, dit-il. «Sa victoire a pris de court l’establishment politique et tous les médias mainstream de propagande.» La salle applaudit.

Le ténor américain passe en revue les grands moments de cette vague nationaliste, du Brexit aux élections italiennes le week-end dernier. «Deux tiers de la population a choisi le camp anti-establishment», s’exclame-t-il, ajoutant: «Et ce n’est que le début!» Sous les encouragements du public, il fustige l’Union européenne qui «laisse venir des milliers d’immigrés»: «Ce n’est pas à la classe ouvrière de régler les problèmes de l’Afrique subsaharienne.» Murmure d’approbation. Il loue aussi le leader hongrois Viktor Orban, «un grand patriote».

Une interview de Steve Bannon en anglais, par la «Weltwoche»: «Italians want change and they want change now»

Pour Steve Bannon, ces ruptures, qu'elles aient lieu aux Etats-Unis, en Europe de l’Est, en Italie ou encore en Suisse, participent d’un même mouvement de «révolte populiste». Partout, le même ennemi à combattre: l’UE, l’establishment, l’élite. Le tribun annonce même une «grande collision» à venir, entre cette insurrection de droite et le «mouvement de la société civile de gauche» Time's up contre le harcèlement sexuel, né aux Etats-Unis suite aux accusations de viol contre le producteur d'Hollywood Harvey Weinstein. «Entre ces deux forces, on verra qui gagnera», dit-il. 

«Christoph Blocher était Trump avant Trump»

Steve Bannon arrive à l’apogée de son discours lorsque, en forme d’hommage, il dépeint le stratège de l’UDC Christoph Blocher – «Doctor Blocher» – en père de tous les populismes. «C’est par lui que la révolte a commencé, en 1992, lorsque cet homme s’est levé, seul, contre l’establishment. Il était Trump avant Trump! Ils l’ont calomnié. Mais votre liberté et votre prospérité ont pris forme dans ce mouvement pour la souveraineté.» La foule exulte à cette évocation du vote contre l’Espace économique européen. 

En revanche, ses salves contre «le parti de Davos», comme il nomme l’élite économique mondiale, ou encore le «totalitarisme mercantile» de la Chine, suscitent moins d’enthousiasme. Son public n'est pas fait de cette classe ouvrière dont Steve Bannon se revendique, mais d'économistes et de banquiers. Les intellectuels de la droite conservatrice alémanique, lecteurs de la Weltwoche, apprécient modérément les attaques contre les actionnaires avides, ou les appels à dresser des frontières protectionnistes. Dans ce cas, cette élite conspuée, c'est eux. 

Lire aussi:  Des entreprises suisses financent les suprémacistes américains sans le vouloir

Certains UDC ne suivent pas le tribun déchu

Dehors, pendant ce temps, une centaine de militants de gauche se sont rassemblés non loin de la halle 622 pour crier à Steve Bannon qu’il n’est pas le bienvenu en Suisse, brandissant des bannières «Dégage!»

De surcroît, même au sein de l’UDC, tous ne sont pas fans du chef de file de l'altright américaine. «Il est un peu fou et il a été lâché par tout le monde», remarque Claudio Zanetti avec une moue. Le conseiller national zurichois UDC est lui aussi venu écouter Steve Bannon à Oerlikon. Mais il tient à dire que son parti n’entretient pas de liens «institutionnels» avec les mouvances nationalistes internationales. «Ce n’est pas parce que l’UDC invite Steve Bannon qu’on signe un contrat de mariage avec lui. On le fait pour le débat d’idées.» Entre soi. 

Publicité