Le magasine online Republik verra bel et bien le jour. En l’espace de quelques heures, le nouveau pure-player zurichois a battu le record suisse d’1,2 million de francs récoltés par financement participatif, détenu jusqu’ici par l’action de crowdfunding pour une campagne d’affichage contre l’initiative UDC pour le renvoi des étrangers criminels, en février 2016. Dans la foulée, le nouveau média indépendant a gagné plus de 4700 abonnés. L’appel aux dons se poursuit durant encore 35 jours.

Les chiffres dépassent toutes les espérances de l’ancien journaliste du Tages-Anzeiger Constantin Seibt, fondateur de Republik: «Je suis bluffé, tout est allé si vite, réagit-il. Je pensais devoir me battre pendant un mois pour convaincre 3000 personnes d’adhérer à notre projet et à la fin du premier jour. Il est plus que temps de développer un nouveau modèle dans le journalisme».

Objectif: 7 millions de francs pour cinq ans

L’étape était d’autant plus cruciale qu’elle avait valeur de test: si la somme de 750 000 francs fixée comme objectif n’avait pas été récoltée, l’aventure se serait terminée avant même d’avoir commencé. Désormais, le projet peut aller de l’avant. Le nouveau pure-player zurichois devrait publier ses premiers articles en 2018, avec une rédaction d’une dizaine de personnes, auxquelles devraient s’ajouter des contributeurs externes.

Un donateur, avec 240 francs, obtient un abonnement d’une année au magazine et devient automatiquement membre de la coopérative qui le gère. En plus du financement apporté par la campagne de crowdfunding, l’équipe de Republik évalue l’investissement nécessaire pour les cinq premières années à 7 millions de francs, dont 3,5 millions sont d’ores et déjà assurés. L’équipe compte sur plus d’une vingtaine d’investisseurs, petits et grands. Parmi eux, les frères Meili, deux riches héritiers Zurichois connus pour leur engagement en faveur de start-up, qui contribuent aux fonds de départ à hauteur de 30%.

Pour son financement à long terme, Republik compte se passer d’annonceurs et espère pouvoir miser sur un public de quelque 22 000 abonnés d’ici à cinq ans. «Alors seulement, nous aurons atteint notre objectif final: prouver qu’un nouveau modèle raisonnable de journalisme est possible».

«Le temps d’une rébellion est venu dans le journalisme»

Mantra de ce nouvel acteur sur la scène médiatique zurichoise: «Le temps d’une rébellion est venu dans le journalisme». Convaincus que l’avenir de leur métier se fera hors du giron des grands groupes de presse, les fondateurs de Republik se sont donné pour mission de leur trouver une alternative. «Ringier, Axel Springer et Tamedia désinvestissent les médias pour se transformer en maisons de commerce en ligne. Ce n’est pas seulement un problème pour la presse, mais pour le fonctionnement de la démocratie dans son ensemble», explique Constantin Seibt.

Le journaliste de 51 ans, connu pour ses enquêtes sur la débâcle de Swissair, ses reportages au long cours et son sens critique aiguisé, s’est associé dans cette aventure avec une autre plume alémanique, Christof Moser, 38 ans, auparavant correspondant parlementaire à la Schweiz am Sonntag. Les deux reporters se sont entourés d’une poignée de spécialistes en communication et en technologie de l’information, entrepreneurs, informaticiens et programmeurs. Cette équipe de dix personnes s’est installée au premier étage de l’Hôtel Rothaus, bâtiment au cœur de Zurich, entre les mains de la société Datuma des frères Meili.

«Les lecteurs vivent leur vie, ils ont leur famille, leur travail, leur hobby. Ils n’ont pas le temps d’explorer la réalité, d’enquêter. C’est la mission du journaliste», explique Constantin Seibt, qui souhaite traiter de grands thèmes politiques, économiques et de société – la robotisation, la crise financière, l’autoritarisme. Il imagine de longs formats destinés à informer le lecteur «de A à Z», de l’information «sans bullshit», à l’opposé des sites d’infotainment du type de Buzzfeed. L’ancien journaliste du Tages-Anzeiger dit avoir reçu de nombreux appels de confrères, prêts à démissionner pour se lancer dans l’aventure.