beaux-arts

Zurich veut oublier les ombres du passé de la collection Bührle

Les citoyens de la ville votent le 25 novembre sur une extension du musée destinée aux 200 chefs-d’œuvre rassemblés par l’industriel Emil Bührle. Les acquisitions dans des conditions parfois troublantes pendant la Deuxième Guerre mondiale ne font toutefois pas débat

Le nom de Bührle sent toujours vaguement la poudre, mais sa collection d’impressionnistes est unique. Alors que Zurich rêve de pouvoir concurrencer Paris, ce n’est pas le moment de chipoter sur l’origine d’une partie des Cézanne, Monet, Manet, Degas, Van Gogh et autres toiles de renom acquises par l’industriel Emil Georg Bührle pendant la Deuxième Guerre mondiale et qui pourraient être exposées dès 2017 au Musée des beaux-arts. Les citoyens de la ville votent le 25 novembre sur un crédit de 88 millions de francs pour son extension (lire ci-dessous). Les oppositions ne manquent pas. Mais les ombres du passé sont à peine évoquées. Comme l’écrit la NZZ, «c’est de la vieille histoire».

Le Chilien Juan Carlos Emden est venu troubler cette harmonie. Il y a deux semaines, il s’est rappelé au bon souvenir de la Fondation Bührle, à Zurich (LT du 02.11.2012). Il se bat depuis des années pour faire reconnaître les droits de sa famille sur le Champ de coquelicots près de Vétheuil. Cette toile de Monet a été selon lui vendue en 1940 dans l’urgence et bien en dessous de son prix à Emil Bührle par son père, Hans Erich, un juif qui a financé ainsi sa fuite en Amérique du Sud. La Fondation Bührle réplique que le Monet a été acquis en toute légalité et produit des documents montrant que Hans Erich Emden avait accès à sa fortune pendant toute la guerre.

Cette confrontation ne va pas trouver d’issue avant le 25 novembre. Mais elle a jeté à nouveau un coup de projecteur sur cette période volontiers refoulée du commerce de l’art en Suisse. Après avoir repris en 1924 l’usine de machines-outils Oerlikon à Zurich, Emil Georg Bührle, naturalisé suisse en 1937, devient l’industriel le plus riche du pays. «La vente d’armes à la Wehrmacht et aux armées des alliés du Reich de juin 1940 à septembre 1944 fait monter sa fortune de 140 000 francs à 127 millions», écrit sobrement le Dictionnaire historique de la Suisse.

Pour cet amateur de peinture française, les années de guerre sont une aubaine. Emil Bührle achète une centaine d’œuvres pendant cette période, selon une documentation du Kunsthaus de Zurich. Treize d’entre elles se révèlent être des pièces volées à leurs propriétaires juifs par les services allemands dans la France occupée. Une chambre spécialisée du Tribunal fédéral instaurée après la guerre pour juger des vols d’œuvres d’art condamne Emil Bührle à restituer les toiles à leurs propriétaires. Mais le tribunal reconnaît en même temps que l’industriel a agi de bonne foi. Et l’indemnise plus tard pour les sommes perdues. «C’était un jugement politique», explique Thomas Buomberger, historien spécialisé dans le trafic des biens culturels – et expert qui assiste la famille Emden dans ses démarches avec la Fondation Bührle. «En pleine Guerre froide, la Suisse s’efforçait d’être à nouveau reconnue par la communauté internationale. Une condamnation de citoyens helvétiques pour recel aurait jeté une mauvaise lumière sur le pays. Et elle aurait également nui grandement à la réputation du marché suisse de l’art, un domaine en pleine expansion.»

Huit de ces toiles spoliées font à nouveau partie de la Collection. Emil Bührle les a rachetées aux propriétaires à qui il a dû les restituer, une manière de solder le passé. Parmi elles, Madame Camus au piano (Degas), La Toilette (Manet), Moine lisant (Corot). L’histoire de leur provenance figure sur le site internet de la Collection Bührle. Mais le résumé est assez lénifiant. Pour La Liseuse (Corot), on peut lire notamment: «Cette œuvre appartient à un groupe de 13 tableaux qu’Emil Bührle dut restituer avant de les racheter une seconde fois: on découvrit en effet que les troupes allemandes les avaient volés en France lors de l’occupation.»

Outre les œuvres clairement déclarées comme volées, Emil Bührle a acquis avant et pendant la guerre un nombre encore plus important de toiles dont les propriétaires juifs en fuite étaient contraints de se défaire. Emil Bührle était ainsi devenu un gros client de la galerie Fischer, à Lucerne, première adresse pour les ventes aux enchères de tableaux d’immigrants. Les prétentions de leurs éventuels héritiers, comme le montre le cas de Juan Carlos Emden, sont là plus difficiles à justifier. La position de la Fondation Bührle est ferme. «La fondation ne possède selon les connaissances actuelles aucune toile qui puisse être soupçonnée d’avoir été spoliée. Tous les reproches adressés à Emil Bührle ont été levés en 1951 [date du jugement du Tribunal fédéral qui reconnaît la bonne foi d’Emil Bührle lors de ses achats d’art spolié, ndlr]. La fondation s’est également activement penchée sur les questions soulevées depuis 1998 sur des tableaux vendus par leurs propriétaires en fuite et a rendu ses conclusions transparentes», selon Lukas Gloor, conservateur de la fondation, dans une prise de position écrite.

La Fondation Bührle a en effet été confrontée à un autre cas de demande de restitution concernant La Sultane (Manet) dont le propriétaire, Max Silberberg, s’est défait dans des conditions troubles en 1937, avant de périr à Auschwitz. Pour la fondation, des motifs économiques antérieurs à cette date ont justifié la vente de La Sultane, acquise en toute légalité en 1953 par Emil Bührle au prix du marché. Le Musée des beaux-arts de Coire a montré qu’il était possible d’interpréter le passé différemment. En 1999, il a décidé pour des raisons morales et éthiques de rendre aux héritiers de Max Silberberg une toile de Max Liebermann, acquise en 1934 en Suisse.

Publiés en 2001, les travaux de la Commission Bergier consacrés aux biens culturels spoliés ont aussi relevé que d’autres collectionneurs suisses de renom ont montré plus de sens critique qu’Emil Bührle. Oskar Reinhart, par exemple, a complètement renoncé à de nouvelles acquisitions pendant la guerre.

«Il y aurait eu en tous les cas une obligation morale à faire preuve de retenue pendant cette période», estime Thomas Buomberger. L’historien plaide pour que l’on montre ces œuvres. Mais que l’on documente clairement, à côté de chacune d’entre elles, l’histoire de son acquisition. «La Fondation Bührle a fait des efforts pour la transparence. Mais les indications que l’on trouve sur le site internet ne suffisent pas. Il n’y a que la liste des transactions et leur prix, mais aucune information sur le contexte de l’époque.»

«Il y aurait eu en tous les cas une obligation morale à faire preuve de retenue pendant cette période»

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