Ils avaient «forniqué avec le diable» et seul le feu pouvait libérer leur chair: 75 femmes et 4 hommes ont été brûlés vifs – ou après décapitation – au bord de la rivière Sihl, après de longues heures de torture. C’était entre 1478 et 1701. La chasse aux sorcières est un chapitre sombre de la cité de Zwingli… dont il faut se souvenir, estime son parlement.

Zurich va-t-elle construire un mémorial sur la rivière où les cendres des condamnés étaient dispersées? Ou ériger une plaque commémorative près de la Wasserkirche, à quelques pas de l’ancienne tour des supplices? En juin, le parlement communal a demandé à l’exécutif de réfléchir à ces différentes variantes.

Malgré l’opposition de certains députés UDC, qui doutent que «toutes les victimes aient été irréprochables», la majorité du parlement a décidé de transmettre le postulat de deux socialistes au Conseil municipal pour examen. «La sorcellerie était un crime imaginaire. Les condamnés étaient accusés de faits qu’ils n’avaient pas commis», rappellent-elles en s’appuyant sur le travail de recherche de l’ancien archiviste de Zurich, Otto Sigg.

L’idée a reçu le soutien de la maire de la ville. La socialiste Corine Mauch estime néanmoins que la tâche incombe davantage au canton, car il est le véritable successeur des autorités de l’époque. Elle se dit prête à faire suivre la proposition et à «la soutenir énergiquement».

Zurich emboîterait ainsi le pas à Glaris. En juin, deux «lumières éternelles» ont été allumées au 3e étage de la maison du tribunal, en mémoire d’Anna Göldi, condamnée en 1782, et désignée officiellement comme la dernière «sorcière» d’Europe.

La ville de Fribourg a également donné le nom d’une de ses places à la dernière de ses victimes, Catherine Repond, dite Catillon, en 2010. «D’autres villes helvétiques, qui ont activement pratiqué la chasse aux sorcières, n’ont pas encore entamé ce travail commémoratif, s’étonne Otto Sigg. Au jubilé de Calvin en 2009, à Genève, on n’en a pas entendu parler par exemple…», glisse le retraité.

Avec ses 79 victimes, en trois siècles, Zurich ne fait pas figure de la ville la plus cruelle. Quelque 6000 personnes ont été brûlées pour sorcellerie en Suisse, dont 300 à Fribourg. La répression aurait été la plus violente en Suisse romande, selon l’historienne Kathrin Utz Tremp.

«A Zurich, le Conseil de la ville – ce n’était pas l’Eglise qui envoyait les condamnés au bûcher – attendait les plaintes des villages. Il ne cherchait pas activement des sorcières», explique Otto Sigg. Le septuagénaire connaît chacun des 79 cas. Il a traduit tous les jugements de l’époque en allemand «lisible», qu’il a reproduits dans son livre publié en 2012.

«L’expérience nous a appris que l’horreur n’est pas saisissable dans de simples chiffres. Les noms sont plus importants; eux seuls permettent de transmettre l’histoire de ces destins», souligne-t-il, en reprenant une citation de l’écrivain autrichien Martin Pollack.

L’archiviste donne en exemple deux cas qui lui paraissent particulièrement emblématiques. Deux femmes dont le nom devrait apparaître sur la stèle commémorative.

Adelheita Düggeli de Küsnacht, accusée de tous les maux du village

Le 26 août 1590, Adelheita Düggeli s’est fait lier les mains et brûler vive sur un bûcher au bord de la Sihl. La jeune femme, originaire de Küsnacht, à quelques kilomètres de Zurich, était accusée de tous les maux survenus dans le village. Qu’il s’agisse du mauvais temps, des maladies ou des accidents, elle en était responsable «avec l’aide du Malin», selon les témoignages des villageois.

«Le fils de Wissmanns, 8 ans, a cueilli devant la maison de son père une pomme, que la Düggeli aurait bien voulu avoir. Elle a tapé sur la tête du petit, au nom du diable. Il en est devenu malade et il est mort», peut-on lire dans son acte d’accusation.

On apprend que la jeune femme a jeté une pierre dans la rivière et que la grêle a commencé à tomber. Elle a touché le pis d’une vache, et cette dernière est décédée. Elle a également empoisonné une villageoise en lui donnant un verre de vin lors d’un mariage, et tué sa belle-sœur en lui cuisinant un gâteau.

Même les guérisons sont une preuve de son maléfice: un voisin raconte qu’il était devenu malade après l’avoir croisée, puis la Düggeli a voulu l’aider. «Aussitôt qu’il a suivi ses conseils et s’est allongé, il s’est retrouvé en bonne santé. Voilà la preuve qu’elle est aussi responsable de sa maladie», rapporte l’écrivain du village au Conseil de la ville de Zurich.

La jeune femme aurait «couché avec le diable». On disait même au village que «la Düggeli a ramené un chat dans son lit, puis un chien. Ces deux nuits, il y a eu un tel tapage dans sa chambre qu’on ne sait pas ce qu’elle a fait…»

Après plusieurs séances de torture, elle avoue: «Alors qu’elle était éplorée, l’esprit du Malin serait venu sous la forme d’un beau jeune homme, près d’un ruisseau, et lui aurait demandé de renier Dieu et de le suivre». «Il aurait ainsi réussi son ignoble espièglerie», concluent les conseillers municipaux, avant d’envoyer la femme sur le bûcher.

Elisabeth Bünzli de Nossikon, suppliciée jusqu’à la mort

Ames sensibles s’abstenir. «Cette histoire illustre la cruauté de l’époque», souligne Otto Sigg, ancien archiviste de Zurich. Elisabeth Bünzli était accusée de plusieurs adultères, de «fornication avec des hommes mariés» et même «de tentative d’inceste sur son propre fils». Tout ça avec l’appui du Malin. On apprend que la femme, originaire de Nossikon (Uster), dans la campagne zurichoise, a enduré 12 interrogatoires dans la tour de la prison entre le 1er juillet et le 6 août 1656… d’une brutalité indicible. Comme il était d’usage avec les femmes accusées de sorcellerie, Elisabeth Bünzli a subi le supplice de l’élongation, avec un, voire plusieurs poids accrochés aux membres.

Le 18 juillet, elle supplie de suspendre la séance de torture à cause de ses bras faibles et «gâtés». Le 1er août, elle demande à nouveau grâce, son corps étant tellement tuméfié. «Ses mains et ses bras étaient détachés», rapportent les écrits.

L’objectif de ces séances de supplice: qu’elle avoue avoir forniqué avec le Malin. Les tortionnaires arrivent à leur fin: lors de la reconstruction de sa maison, Elisabeth Bünzli aurait été violée par le charpentier. Or, «il apparaît dans ses dires que le Malin était derrière cet acte», concluent-ils.

La jeune femme sera torturée pratiquement à mort. Avant d’être décapitée et brûlée.