Editorial

Le symbole de la diabolisation de l’Etat

Depuis la fusillade de Newtown, en décembre, les partisans d’un contrôle plus sévère des armes à feu ont l’impression que quelque chose a changé. L’émotion suscitée par le massacre de 20 enfants de 6 et 7 ans a valu à la petite ville du Connecticut des réactions du monde entier. Le président lui-même, qui avait évité la thématique des armes lors de son premier mandat malgré deux fusillades meurtrières, à Tucson et à Aurora, a été emporté par la vague. Réélu pour quatre ans, il a proposé mercredi un train de mesures sans précédent pour réglementer le rapport passionnel des Américains aux armes à feu. Accès plus contrôlé, vérifications sur l’identité des acheteurs, interdiction des fusils d’assaut et des chargeurs à grande capacité.

Les propositions visent à prévenir des fusillades telles que celle de Newtown, et à réduire la criminalité par les armes à feu qui, en 2011, ont coûté la vie à 6550 personnes. Aux Etats-Unis, le taux d’homicides causés par ces armes est 22 fois plus élevé que dans d’autres pays développés. Pour Barack Obama, c’est un pas audacieux. S’il est salué, il est aussi risqué. En cas d’échec, il pourrait lui coûter un capital politique dont il aura besoin pour mener d’autres réformes (fiscalité, immigration). A voir l’hostilité de la National Rifle Association (NRA), les chances que l’une ou l’autre mesure passe la rampe d’un Congrès plus obstructionniste que jamais sont faibles. La Maison-Blanche promet, dès lors, de procéder par décrets présidentiels, au risque d’échauffer davantage les esprits. Elle entend aussi mener une campagne nationale, afin que les Américains eux-mêmes appuient la réforme et exercent des pressions sur Washington.

L’arme à feu, dont le port est garanti par le second amendement de la Constitution, est une métaphore qui décrit bien le rapport d’une partie des Américains à l’Etat. Elle symbolise ce «rugged individualism», un individualisme acharné qui fait peu cas de la liberté de l’autre et qui tire de la Constitution des droits, mais peu de devoirs. L’un des arguments des «pro-guns» est révélateur de cette diabolisation de l’Etat qu’on retrouve dans le cadre du débat budgétaire: les armes doivent servir à se défendre d’un gouvernement qui pourrait devenir tyrannique. Aussi n’est-il pas surprenant qu’au cours des deux derniers mois, 4,7 millions d’armes ont été vendues, s’ajoutant aux quelque 300 millions que possèdent déjà les Américains.