Trente après l’incendie du réacteur 4 de la centrale Lénine, à Tchernobyl, le désastre n’est pas mieux géré que ne l’avait été la catastrophe elle-même. A Bazar, un village contaminé et évacué en 1993, des Ukrainiens se réinstallent, alors que la région reste polluée et dangereuse. Evgueni et Olga font partie de ces nouveaux arrivants. La guerre et l’arrivée des pro-russes les ont chassés du Donbass. Le maire leur a dit que la radioactivité avait quasiment disparu. Ils ont décidé de le croire, faute d’alternative.

A l’époque, il avait fallu plusieurs heures pour que le président Gorbatchev soit averti de la gravité de l’accident. Les riverains de la centrale ne commencèrent à être évacués que deux jours après le déclenchement de l’incendie. Aujourd’hui, le manque d’argent, la corruption et l’incompétence continuent à peser sur la manière dont est géré l’après-Tchernobyl.

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«Il n'y a plus de risques»

Vitalii Petruk, le chef de l’Agence ukrainienne d’administration de la zone d’exclusion de Tchernobyl, détaille volontiers l’avancée des travaux pour mettre en place un nouveau sarcophage sur le réacteur en fusion. Il répète à l’envi que tout est sous contrôle: «Il n’y a plus de risques. Je veux regarder vers l’avenir, développer le potentiel économique de Tchernobyl, notamment grâce au tourisme à l’énergie solaire.»

Dans la zone I, qui correspond approximativement à un rayon de 10 kilomètres autour du réacteur, aucune activité industrielle ne peut avoir lieu. En revanche, dans la zone II, dite des trente kilomètres, le gouvernement prévoit de créer une réserve naturelle et un parc industriel, financé par des investisseurs étrangers. «Avec un parc industriel de panneaux solaires, nous pourrions produire autant d’électricité que le faisaient les 4 réacteurs de Tchernobyl. La région est en plus protégée puisqu’il est interdit d’y pénétrer sans permis. Pas de riverains non plus, à part les 158 dernières babouchkas qui s’obstinent dans la zone.» Mais aucun investisseur n’a encore proposé sa participation.

En 2015, le président ukrainien Petro Porochenko promettait que l’année anniversaire de 2016 serait une célébration des victimes et des héros qui périrent dans l’incendie. Mais l’idée a fait long feu. Tous au gouvernement veulent tirer un trait sur la crise sanitaire. Plus question de faire un bilan global des conséquences de Tchernobyl. «On compte 53 victimes directes, les autres chiffres avancés tiennent plus des spéculations que de l’information», avance Vitalii Petruk. Il renvoie la responsabilité de ce flou à l’Union soviétique et à sa culture du secret: «Les liquidateurs sont venus des quatre coins de l’URSS, chaque pays a ses propres données et elles ne se recoupent pas». Toutefois, une partie des hommes envoyés au feu dans les heures et les jours qui suivirent l’incendie venaient aussi d’Ukraine. «Ils ont été soignés et certains sont encore suivis par les médecins.»

Le centre de l’unité de réhabilitation des victimes de Tchernobyl, à Kiev, a été créé au lendemain de la catastrophe pour soigner la «maladie des radiations»: une contamination à forte dose qui affecte le sang et la peau et qui souvent dégénère en cancer généralisé. Les bâtiments construits en 1986 semblent désaffectés. Mais à y regarder de plus près, du linge pend sur les balcons, on dirait l’immeuble squatté. Le responsable du centre, un hématologue, Alexandre Mostepan, a soigné les malades directement brûlés par les radiations, dès le 26 avril 1986. «Si l’on ne prend que la maladie des radiations, nous avons officiellement dénombré 134 cas, dont près de la moitié a péri. Ces patients sont tous passés par ce service. Mais la maladie du rayonnement n’est qu’une des pathologies – la plus grave – liées à la radioactivité. Des millions de personnes ont été affectées plus légèrement ou ont développé des cancers.»

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Une villa pour 6 francs par an

En quoi consistent les soins de réhabilitation? Silence. Quels soins prodigue-t-il? «Rien, finit-il par lâcher, nous ne sommes plus payés depuis sept ans. Je loue les anciennes chambres d’hôpital pour payer mon salaire et celui de mes collaborateurs. Les caisses sont vides.» Les malades ne reçoivent plus de soins, seuls les médicaments contre le cancer, onéreux, leur sont payés. Mais aucun registre ne recense tous cas de cancers pouvant résulter de la radioactivité, concède Alexandre Mostepan: «On ne peut pas tout imputer à Tchernobyl, certains ont été contaminés et ne développent pas de cancer. En transportant les corps des patients les plus irradiés, au lendemain de la catastrophe, j’ai absorbé des quantités de radiations, 37 Röntgen, mais je me porte presque bien.»

La radioactivité mettra des milliers d’années à disparaître. Des milliers de personnes sont contaminées chaque année, la plupart, sans même le savoir. Mais les autorités nient l’ampleur et la gravité du phénomène. Bazar fait partie de la zone II, considérée comme polluée et dangereuse pour l’homme. Pourtant, le maire de la localité encourage le repeuplement de sa municipalité: «Nous avons des centaines de maisons vides qui ne demandent qu’à être retapées. Je propose des loyers à prix imbattable. Seule contrepartie, les travaux de rénovation sont à la charge des locataires.»

Evgueni et Olga font partie des nouveaux arrivants, réfugiés en raison de la guerre, ils bénéficient d’une petite villa pour 6 francs par année. Est-ce légal? Pour le maire, oui. En revanche, à Kiev, le chef de la zone d’exclusion n’a pas d’avis. Il ne sait pas exactement où sont les frontières de la zone dont il a le contrôle, ni les limites de la zone contaminée.



«La contamination en Suisse n’a pas disparu»

Le nuage radioactif a atteint la Suisse le 30 avril 1986, quatre jours après le début de l’incendie à Tchernobyl. C’est au Tessin, où il pleuvait, que la contamination est la plus forte. Florian Kasser, de Greenpeace Suisse, insiste sur la persistance de la radioactivité.

Le Temps: Y a-t-il encore des régions contaminées en Suisse?

Florian Kasser: Dans les semaines qui suivent l’accident, la pollution du sol au césium 137 a nécessité des mesures sanitaires de précaution. On retrouve encore ici ou là des taux excessifs de radioactivité. Régulièrement des sangliers abattus par des chasseurs au Tessin ont été déclarés impropres à la consommation après que le Laboratoire cantonal a découvert des concentrations trop élevées de césium 137.

– Y a-t-il un risque pour la santé?

– Il est quasiment impossible de démontrer un lien de cause à effet entre la radiation et l’apparition d’un cancer. Cependant, les risques augmentent avec les radiations.

– Quelles ont été les conséquences politiques de Tchernobyl?

– Il y a eu une prise de conscience dans la population quant aux risques du nucléaire mais pas au sein des autorités. Pour cela, il a fallu attendre la tragédie de Fukushima.