Depuis sa fermeture, les 380 hectares du mythique aéroport berlinois sont devenus un terrain de jeu titanesque pour les habitants de la capitale. s’y est promené

Tempelhof rendu aux terriens

Des adolescents fondent sur la piste les bras écartés. Ils soufflent comme des réacteurs, courent à perdre haleine. Ils s’envolent. Et s’écrasent à plat ventre sur le bitume tiède. Un vent printanier trouble la vue. Des cerfs-volants fendent l’air. Des cyclistes pédalent en boucle. Des rollers grattent l’asphalte. Des familles pique-niquent. Un bébé se roule dans le talus pelé.

Tempelhof explose, immense au cœur de Berlin. Tempelhof. Un nom qui sent la Guerre froide, quand il n’évoque pas le IIIe Reich. Aujourd’hui, l’aéroport mythique – deux pistes de deux kilomètres entourées de prairies à l’ouest de la métropole – s’est métamorphosé en un terrain de jeu pour les habitants de la capitale allemande. Les bâtiments et les hangars, eux, abritent foires et spectacles.

Le strassenbahn file en bordure de cette étendue, espace plan, surdimensionné. Alentour, le quartier de Neukölln hésite entre son présent malfamé et un avenir branché. Un airbus frôle les tours de contrôle désaffectées avant de disparaître au loin. Debout au milieu de cette immensité, le vertige gagne le visiteur.

Il y a quatre ans, un vote populaire avait décrété que les avions pourraient continuer de décoller et d’atterrir, malgré les doutes des autorités. Mais la municipalité, profitant d’un taux de participation dérisoire au scrutin, en a tout de même arrêté l’exploitation, devenue anémique. Après 80 ans, l’aéroport du IIIe Reich, à l’avant-garde de son époque, qui avait sauvé la ville du blocus soviétique de juin 1948 à mai 1949, a fait son «grounding».

Un concours d’idées pour réaménager Tempelhof en parc modèle du XXIe siècle a été lancé, remporté par un bureau britannique. Le projet devrait aboutir en 2017. L’International Garden Show, vitrine mondiale de l’horticulture, s’y tiendra en grande pompe pour célébrer la nouvelle topographie des lieux.

En même temps, les environs seront bouleversés. Architectes et autorités locales y fantasment déjà des habitations, écoles, bibliothèques, crèches, maisons de quartier, et même un centre pour start-up cleen-tech. L’idée est de créer un espace urbain où s’épanouiront les corps et les esprits. Un temple de la culture, des sciences et de l’intégration, à en croire le slogan. Les plus critiques craignent surtout une flambée des loyers et une «gentryfication» galopante.

Mais pour l’heure, la foule des dimanches profite de ce site exceptionnel, ouvert depuis 2010. La ville l’a équipé sobrement. Avec des toilettes aux points cardinaux. Pour le reste, la fantaisie débordante des citoyens anime le lieu, tous les jours, du matin au soir.

Ravie de fouler le tarmac poreux – l’odeur du kérosène en moins –, c’est une cour des miracles qui fourmille à perte de vue. Elle ignore probablement les fantômes du camp de concentration destiné aux «indésirables» du régime hitlérien, aménagé entre 1933 et 1936 au nord de l’aéroport.

Aujourd’hui, c’est la nonchalance qui domine. Certains, glamour, se prennent pour les stars qui débarquaient éblouies en 1951, pour le premier Festival du film de Berlin. Ils déambulent derrière des lunettes de soleil, les cheveux au vent, jupes bouffantes, cigarette au bout des doigts. D’autres, sportifs, suent toute la fatigue du monde. Des garçonnets en culottes se bagarrent sous le regard distrait de la famille en vadrouille. Leurs mères les réprimandent, entourées de leurs sœurs, de leurs tantes, de leurs beaux-pères et de services à thé de voyage. Des promeneurs lisent à haute voix les panneaux qui recommandent de laisser en paix les oiseaux nicheurs. De petits enfants égarés pleurent d’avoir perdu de vue leur maman. Filles et garçons s’embrassent à pleine bouche, couchés sur ce qui fut une piste d’atterrissage.

On voit passer des véhicules fabuleux, des roues de toute taille, de toute forme. Un quadragénaire en Robocop chevauche une planche à roulette. Il tente de semer un gros moustachu qui pilote un bolide lilliputien agrippé à une télécommande. Soudain, un tandem approche, mari devant, femme, derrière, pédalant sèchement. Un géant sur échasses leur emboîte le pas. Une trottinette fait diversion. Un kitesurf intergalactique s’envole. Tous s’évitent de justesse.

Le défilé n’en finit pas, désordonné, baroque. A des années-lumière des cortèges nazis en rangs serrés applaudis par 85 000 personnes amassées depuis le toit du terminal. Le bâtiment, finalement inachevé, devait figurer un aigle en vol. «La mère de tous les aéroports», a dit un jour l’architecte anglais Norman Foster, transi face à la mégalomanie de Tempelhof. Seuls le Pentagone à Washington et le palais présidentiel des Ceausescu à Bucarest déclarent une superficie au sol plus importante, à en croire les dictionnaires.

Etrangers à ce gigantisme, des potagers occupent l’extrémité méridionale de l’aéroport. Allmende Kontor – le nom renvoie à une forme de jardinage communautaire du Moyen Age – a obtenu une concession d’un demi-hectare loué 1 euro le m2. En une année, depuis avril 2011, des briques et des bacs ont colonisé une bande de terrain circulaire. Au milieu du compost et des bancs en bois poussent salades, tomates, patates, navets, tournesols et même châtaigniers. Une centaine de jardiniers urbains binent, arrosent et refont le monde. On s’échange outils et bons conseils. On imagine même bâtir un hôtel à insectes.

Tout peut s’imaginer sur la plaine ovale de Tempelhof. Terrain de folies estivales et de rêves aériens. Parce que ça ne manque jamais. Tout le monde, une fois sur la piste, finit par courir, par sauter, par battre les bras en faisant des bruits de réacteur. Courir pour décoller. Pour voir la ville d’en haut. Et s’apercevoir que ce qui était titanesque peut aussi rapetisser et disparaître.