9h49. Le briefing matinal démarre dans le calme. Jonathan Littell connaît une bonne partie du sommaire, puisqu’il a participé à sa définition il y a plusieurs semaines, juste avant de partir au Congo. Les chefs de rubrique égrènent les sujets prévus. L’écrivain intervient régulièrement, fait des commentaires, demande des changements, commande des photos précises. Plusieurs détails restent à régler. A-t-il une idée de personnalité à suggérer à Stéphane Bonvin pour sa chronique hebdomadaire Village people? Hésitation. Virginie Despentes. Non, plutôt Lady Gaga, pour son côté hermaphrodite. Quel thème veut-il soumettre au dessinateur attitré du Temps, Patrick Chappatte? «L’avenir de la presse. On peut trouver un angle comique?»

11h20, fin du briefing. Ignace Jeannerat, secrétaire général du Temps chargé de veiller au bon déroulement de l’opération, est fébrile. «Il a démonté ce qui était prévu», dit-il. Plus tard, le photographe David Wagnières, qui a mitraillé la séance, confie que l’écrivain n’aime pas être photographié. Il ne veut pas de gros plan de lui dans le journal.

11h25. Jonathan Littell, installé à la place de Marc Sauser-Hall, responsable de l’iconographie, cherche une photo historique de Sotchi, la ville russe qui doit accueillir les Jeux olympiques de 2014. Mission: illustrer un article de la page Sports consacré à la corruption qui, déjà, gangrène les futurs JO.

12h10. Serge Michel, rédacteur en chef adjoint, réfléchit au titre qu’il va donner au reportage de l’écrivain qui occupera les pages 2 et 3. «Dans l’enfer oublié du Nord-Congo», suggère-t-il. Jonathan Littell: «J’aime pas, c’est trop dramatique à mon goût.» Hésitation, et puis: «Bon, OK.» Il surveille tout, dicte le sous-titre, les légendes des photos, demande des modifications dans l’infographie.

14h, briefing de l’après-midi. Ignace Jeannerat est inquiet. Et si les abonnés ne recevaient pas le journal demain? L’heure du bouclage a été avancée, mais il y a, parfois, des accidents.

14h25. Simon Meier, responsable de la rubrique Sports, fulmine. Il vient de découvrir la photo que Jonathan Littell a retenue pour illustrer le sujet sur la corruption des JO de Sotchi. «C’est une photo des années 1900, on ne voit que des sapins. Je ne sais pas comment je vais faire le lien entre des arbres du début du XXe siècle et les JO de 2014.»

14h50. Lisbeth Koutchoumoff, peu inspirée par la commande de Littell sur les petits éditeurs boudés par les médias, propose un autre article à l’écrivain. Il se laisse convaincre. Et il a cette phrase étrange: «J’aime être publié par Fata Morgana, comme ça je sais que je ne suis pas lu.»

15h20. Grande discussion sur les queers dans le bureau de Marie-Claude Martin, rédactrice en cheffe adjointe. Le sujet, qui fait l’ouverture du cahier Week-end, fascine visiblement l’écrivain. Il ne veut pas de la photo de David Cronenberg, qui sera remplacée, à sa demande, par une image de Del LaGrace Volcano, un/e artiste «intersexe».

16h. Le titre de Une ne convient pas à Jonathan Littell. Trois membres de la rédaction en chef, dont Pierre Veya, tentent de le convaincre. En vain.

16h30. Pierre Veya est satisfait. «Ça se passe très bien. C’est quelqu’un qui est familier avec le monde de l’information. Il est ferme, défend ses convictions avec de bons arguments. Cette journée n’est pas un jeu pour lui. Il fait son travail très sérieusement.»

19h24. Jonathan Littell met un point final à un éditorial qu’il a écrit en vingt minutes.

20h38. L’édition est bien avancée. La verrée peut commencer.

21h43. L’écrivain, après quatre verres d’un excellent vin suisse, apporte des corrections de dernière minute à cette page.