Sa gueule est une préface qui ouvre sur des histoires parallèles. Où a-t-on vu Dylan Carlson? A la barre du Pequod? A Gettysburg, sanglé dans un uniforme confédéré? Ou alors le cul bien calé sur un tracteur, à tirer des bords sans fin dans un champ de l'Arkansas? Tout cela à la fois. Mais dans notre univers à nous, c'est derrière une guitare qu'on le voit le plus souvent, impressionnante barbe à la Souvarov de vieux lion pelé (il y en avait encore aux Etats-Unis il y a 12 000 ans), yeux caves, dodelinant un rock de train routier dont le nom de code, Earth, traduit assez bien le poids et l'importance.

Earth, c'est une carrière de 26 ans ponctuée par une longue éclipse et maintenue par une envie constante de redéfinir les schémas de son genre natif – qu'on l'appelle metal ou, puisqu'on est avec Carlson dans une esthétique de la transcendance et de l'inclusion, rock, tout simplement. Lorsqu'il fonde son groupe en 1989 à Olympia, dans l'Etat de Washington, Nirvana n'a pas encore sorti son Nevermind, mais on est déjà en pleine effervescence grunge – Seattle se situe à une heure de voiture à peine, vers le nord-est. Socialement, Dylan Carlson fait partie de la scène – Kurt Cobain geindra sur un des premiers titres de Earth («Divine and Bright», paru sur Sunn Amps and Smashed Guitars) – et la légende (ainsi que les rapports de police) veut que ce soit Carlson qui ait acheté l'arme qui a permis au pape du grunge de découvrir l'autre monde.

Là n'est pas l'important. Ce qui restera dans l'histoire de la musique entendue comme suite de notes et non d'anecdotes, c'est que Carlson réintroduit dans le rock indépendant des valeurs qui, mises ensemble, créent une alchimie nouvelle: la lenteur et la répétition. On résume cela sous le nom de «drone» – rien à voir avec les forces aériennes, on parle ici de l'art antique du bourdon: le drone est «un son unique et continu, originel, qui contient toutes les harmoniques à partir desquelles s'organise un discours musical souvent monodique et modal», précisent les musicologues. Dans le vocabulaire de Earth, cela donnera des disques massifs, à haut dosage de distorsion: Phase 3: Thrones and Dominions (1995) ou Pentastar In The Style of Demons (1996). Carlson a alors créé un genre, le drone metal: ses maîtres actuels, Sunn0))), se baptiseront d'ailleurs de la sorte par une forme d'hommage cosmologique.

De 1996 à 2005, on entre dans un désert. L'héro impose le silence à Carlson («Ce truc aide à sortir du lit, pas à composer», avouera-t-il). A veines claires, ce sera toutefois une renaissance, tant personnelle qu'esthétique: Hex (Or Printing in the Infernal Method) sort à la fin du tunnel et montre un son beaucoup plus aéré – la distorsion est plus discrète, les développements plus amples, le minimalisme davantage assumé: c'est désormais un rock de grands espaces, mantrique, pur, qui va chercher du côté de l'americana (country, folk, jazz) mais qui conserve la perversité d'un saloon sous codéine.

Depuis, la formule connaît des états de raffinement croissants: The Bees Made Honey in the Lion's Skull (2008), les albums jumeaux Angels of Darkness, Demons of Light I & II (2011 et 2012) et Primitive and Deadly (2014) voient Carlson et ses acolytes contemporains (Adrienne Davies à la batterie, Bill Herzog à la basse) offrir des propositions toujours plus affûtées… et ouvertes - le dernier grand œuvre de Carlson (Boa / Cold, publié par Ninja Tune) consistant en une collaboration a priori improbable mais au final implacable avec The Bug (alias Kevin Martin), grand maître anglais du dub électronique. La Terre est large.