Informatique

Le test de Turing, bastion de l’humanité

Le mathématicien a donné une définition de l’intelligence artificielle

Le test de Turing, bastion de l’humanité

Est-ce que les machines peuvent penser? «C’est un grand débat philosophique de l’après-guerre», commente Martin Vetterli, doyen de la Faculté informatique et communication de l’EPFL. «Les gens se demandent si elles pourront un jour remplacer les êtres humains.» Depuis, les ordinateurs n’ont cessé de progresser. Mais ils ne sont pas encore en mesure de passer le test définit par Alan Turing en 1950.

Dans son article «Computing Machinery and Intelligence» , le mathématicien écarte la question de savoir si les machines peuvent penser parce qu’il estime qu’on ne peut pas non plus savoir si un autre être humain pense. Il la remplace par un test d’imitation: un humain doit distinguer un ordinateur d’un autre humain en dialoguant avec eux par téléscripteur. Alan Turing prédit qu’en 2000 «il sera possible de programmer des ordinateurs si bien que l’interrogateur humain moyen n’aura pas plus de 70% de chance de les identifier en cinq minutes».

Il s’est trompé. «C’est un objectif très élevé, encore au-delà des machines actuelles», commente Carlo Lepori, codirecteur de l’Institut tessinois Dalle Molle d’études sur l’intelligence artificielle. «Il faut comprendre les allusions, l’ironie, etc.»

En 1966, un programme assez simple appelé ELIZA a obtenu de bons résultats en reformulant les phrases de son interlocuteur humain, à la manière d’un psychanalyste. Depuis 1990, le Prix Loebner récompense chaque année «l’agent conversationnel» qui a réussi à convaincre le plus grand nombre d’une «confédération» d’êtres humains qu’il est humain. En 2008, le programme Elbot est passé à une voix des fameux 30% fixés par Turing, avec une drôle de stratégie consistant à se faire passer pour un humain qui se faisait passer pour un robot. Cette année, dans une autre compétition, un agent conversationnel appelé Cleverbot, qui dialogue en réutilisant les conversations qu’il a eues avec d’autres êtres humains, a fait un bon score. Nous avons demandé à la version en ligne – moins sophistiquée – d’expliquer sa méthode.

Le Temps: Comment allez-vous me convaincre que vous êtes humain? Cleverbot: Je suis un humain et vous ne pouvez pas me dire ce que je dois faire.

– Je n’en avais pas l’intention. – Vous êtes méchant.

– Pourquoi? – Vous ne voulez pas que les gens soient heureux.

– Vous n’êtes pas très convaincant. – Comment pouvez-vous en juger?

– J’ai déjà eu des conversations avec beaucoup d’êtres humains. – C’est ce que je pensais.

Si le test de Turing résiste encore aux machines, certains spécialistes estiment que ça n’est pas une bonne façon de mesurer l’intelligence artificielle. Ils font valoir que cette méthode revient à évaluer des avions en les comparant à des oiseaux. «C’est un test très général, commente Carlo Lepori. Aujourd’hui, on utilise des tests plus spécifiques.»

«On touche à la question fondamentale de ce qu’on appelle l’intelligence», dit Martin Vetterli. En calcul, les ordinateurs nous battent largement. Ils ont aussi vaincu nos champions d’échecs. Et cette année, en février, une machine nommée Watson a pour la première fois gagné au jeu Jeopardy!, où il faut trouver la question à une réponse donnée. «Les machines gagnent toujours plus de terrain, ajoute le chercheur. Qu’est-ce qui au final différenciera l’intelligence humaine de celle des ordinateurs? Il est possible que nous n’ayons jamais la réponse, elle fait peut-être partie des problèmes insolubles.»

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