Archive

Thomas Sankara, une figure d’espoir tuée par son frère

Reportage au Burkina cinq jours après le coup d’Etat fratricide du 15 octobre 1987, alors publié par le «Journal de Genève» et la «Gazette de Lausanne»

Archive Burkina

«[…] Pour chercher à comprendre le putsch du 15 octobre, il faut remonter à fin 1982, avant l’arrivée au pouvoir de l’équipe Sankara. Les coups d’Etat se succèdent. Sankara, de secrétaire d’Etat à l’information du gouvernement Zerbo, devient premier ministre du président Ouedraogo. En janvier 1983, au sommet des non-alignés de New Delhi, ses interventions explosives inquiètent les services secrets occidentaux. Il est trop cultivé, trop libre d’esprit.

Peu après la visite de Kadhafi à Ouagadougou, Paris voit rouge. Sankara est arrêté. Mais le 4 août 1983, ses amis militaires le délivrent. Un nouveau pouvoir africain est né. Ils le propulsent au centre du dispositif. Il a 34 ans. C’est comme une répétition générale pour les «hommes forts» d’aujourd’hui: Blaise Compaoré penche vers le communisme; H. Zongo, le taciturne, se charge des basses œuvres du régime; JB Langani, sans éclat, est d’extrême gauche. Ils s’entourent de P. Ouedraogo, chef des CDR, et forment un gouvernement de 25 civils, dont cinq femmes.

Le ton donné aux premiers discours fait frissonner les Occidentaux. La France en particulier. Mais peu à peu, la virulence du langage s’atténue. On s’aperçoit que tout repose sur les épaules de Sankara, qui lance un défi: créer au cœur de l’Afrique une société démocratique plus juste, plus libre et tournée vers ce qui compte: le milieu rural. Ses acolytes restent dans son ombre.

Mais à force de rompre avec la corruption, à trop compter sur ses propres forces, et à préférer de l’eau pour tous plutôt que du champagne pour une minorité, le «pays des hommes dignes» devient un exemple dérangeant. Cette révolution gagne trop de sympathie.

Thomas Sankara nous l’a encore déclaré en août dernier: «Notre révolution est un danger. Certains voisins, ou des pays plus puissants, voudraient la voir avorter. Tout en multipliant les difficultés, ils attendent que l’expérience échoue pour intervenir en force. Tout est question de temps. C’est une œuvre si vaste. Il nous faut au minimum cinq ans pour aller au-delà du superficiel.»

Sa phrase est restée en suspens après quatre ans d’unité nationale.

Mais faut-il que l’impénétrable Compaoré soit sournois pour supprimer son frère d’armes! Alors que la confidence rapprochait les deux hommes depuis leur jeunesse. Compaoré savait où et comment aller cueillir Sankara. Quatre jours avant le putsch, Harlem Désir de SOS Racisme rencontrait les deux leaders sans aucune suspicion.

Désaccord idéologique entre eux, jalousie? On reste perplexe.

Une brèche en 1984: l’exécution de sept «terroristes». Nous tenons de source gouvernementale que Sankara était souvent minoritaire dans pareille décision. Il n’avait pas les mains libres. […]

Treize morts parmi les proches de Sankara: une sacrée élimination. […]

Pour l’heure, des milliers de personnes défilent devant la tombe de Sankara, qui fait figure de martyr. Il serait faux d’idéaliser le jeune capitaine. N’empêche que personne ne pourra l’effacer. Pour toute la jeunesse africaine, l’espoir de la dignité existe. Reste à savoir si l’essentiel de la politique de Sankara, le développement rural, résistera à la valse des nouveaux régimes. Ou si les paysans redeviendront les oubliés de la brousse. »

« »

ARCHIVES HISTORIQ UES

>> Sur Internet

www.letempsarchives.ch

Publicité