Belle gueule, il chante dans un hangar, sourire scotché sur les lèvres. La vidéo est en noir et blanc, il y a des bateaux autour de lui. Un autre type, visage rondouillard et lunettes épaisses, grattouille sa guitare devant d’élégantes chignoles. La chanson s’appelle «Trust my way» («Crois en mon chemin»). Elle parle d’amour et de fidélité, de caractère, d’authenticité. «L’argent et la gloire n’ont jamais joué un rôle// J’ai fait des erreurs et je me suis planté// Mais tu m’as fait confiance à chaque moment.» Bon, c’est du suisse-allemand. Alors, en version originale, ça donne quelque chose de ce genre: «Gäut u Fame hei nie en Roue gspeut// E ha Fähler gmacht und denebe glängt// Aber du hesch mr vertrout wäred jedem Moment.» Compris?

C’est une chanson de Yuri. «Elle est tirée de mon quatrième album, explique le rappeur. C’est comme un bébé. Tu y investis tant de temps; la composition, l’enregistrement, le layout. Et puis quand tu glisses le CD et que tu appuies sur le bouton, c’est magique.» Rien n’est facile, évidemment, pour progresser dans une telle activité; pour avancer dans les marges. «Mais je suis fait pour les choses comme ça, poursuit Yuri. Il faut donner beaucoup de soi-même, sans compter sur les autres. Personne ne m’a dit une seule fois ce que je devais faire. J’ai réussi pour moi. Comme en escrime. Personne ne m’a ordonné de continuer pour entretenir l’espoir d’aller aux Jeux. C’était ma décision. Je n’ai pas vécu certains moments comme d’autres en ont vécu, en termes de sorties, de vacances. C’était mon choix.» Yuri, qui a commencé à chanter et à taquiner les platines avec ses potes à 12 ou 13 ans dans la cave des parents, incarne l’existence parallèle de l’escrimeur Fabian Kauter (26 ans). «Je suis né à cause de l’escrime», dit le candidat à une médaille à Londres. L’affirmation n’est pas gonflée. Elle n’est pas née seulement des deux médailles olympiques cueillies par son père en 1972 et en 1976. «Si mon père n’avait pas fait de l’escrime, il n’aurait jamais rencontré Daniel Giger, le frère de ma maman», explique-t-il.

Puis la passion imprègne le verbe. Avec Max Heinzer et lui-même, l’escrime helvétique peut nourrir de fols espoirs aux JO. Fabian Kauter invoque la méthode des entraîneurs Angelo Mazzoni et Gianni Muzio. «Je travaille surtout avec Angelo Mazzoni. Si on vous demande de citer les trois plus grands escrimeurs de l’histoire, vous devez citer Angelo Mazzoni. Il est incroyable. Il se souvient de toutes les touches qu’il a vues dans sa vie. Il pourrait me dire qu’il m’a vu à un tournoi en 2004, en Autriche, que j’ai gagné 15-13 contre tel adversaire et que j’ai mis la dernière touche de telle manière. Des trucs dont je ne me souviendrais pas moi-même. Si je dois caractériser l’escrime, alors je pense à lui. J’ai mille pour cent de confiance en lui.»

Avec son compatriote Gianni Muzio, l’Italien a imposé un style neuf, plus ouvert. Fabian Kauter a vécu le virage. «Aujourd’hui, je suis capable de faire ce que je veux avec mon adversaire. Je peux le faire réagir selon mes envies alors qu’auparavant, c’était moi qui réagissais. Désormais, j’ai toujours une solution en tête, je ne me sens jamais perdu sur la piste.» De quoi décupler la jouissance des sportifs pour une discipline qui doit à tout prix se vivre comme un jeu. «L’adversaire aura beau être une machine qui s’entraîne quinze heures par jour, il ne me battra jamais si je suis souple, cool, si j’ai envie et si je suis en forme. L’escrime, même si on travaille énormément, ne gagne rien de l’exagération.» Elle est un duel, alliage de technique et de vitesse, question de confiance et d’habileté. De nerfs, de choix juste, lorsque se présente une égalité; 14-14. Un combat de masques. «L’autre tu veux le toucher, tu veux le toucher, s’emballe Fabian Kauter. Tu fais tout, il te pousse, il te checke, il part, il t’attaque en flèche. Et puis arrive la quinzième touche, tu vas à ta ligne, tu enlèves le masque, et c’est fini. C’est un sport de grande classe.»

Cependant, d’elle comme de tous les sports naissent des pics émotionnels, hauts ou bas exaltants ou cassants. Lors des derniers Championnats d’Europe, Fabian Kauter a ainsi été victime de la poule: «J’étais tellement triste. En 2007, j’avais cueilli le bronze. Et là, dans une compétition d’autant plus importante pour les Jeux, j’étais chassé si vite. Je suis rentré, je n’ai eu envie de voir personne, je ne parlais presque plus. J’ai vu de quelle manière l’objectif me bouffait, bouffait ma vie. Je n’ai pas du tout aimé ça. Mais je ne peux pas mentir et prétendre que ça m’est passé au-dessus. Je ne pouvais rien faire, il en allait ainsi, je m’identifiais à l’escrime. J’étais un escrimeur. J’étais méchant avec les gens autour de moi, mes parents, ma copine. J’ai détesté ça. Mais c’est un genre de phase importante. Car, ensuite, tu sors peu à peu du trou, tu te demandes ce qui s’est passé, tu réfléchis à ce que tu avais en tête. Et tu avances. J’en ai profité.»

Au point de cueillir le bronze aux Championnats du monde. Le Bernois, philosophe, a aussi dû apprendre à connaître les caprices de la santé. Début 2012, une infection a grignoté son genou. La cortisone lui a été nécessaire. «Je n’ai pas trop aimé ça non plus. J’ai endossé le rôle de l’athlète qui fait tout pour réussir en sport, y compris prendre des risques avec son corps.» Reste que le rap et l’escrime ne nourrissent guère un compte bancaire. Alors, pendant deux ans et demi, Fabian Kauter a travaillé dans une banque privée à 60%. Il fut son propre sponsor, surmontant par lui-même l’obstacle des ressources financières. Démissionnaire à la mi-mars pour mieux se préparer, il a surnagé grâce aux aides de Swiss Olympic et de l’Aide sportive suisse. «Car les échos des partenaires potentiels se résument trop souvent à des manques de budget, voire à un désintérêt pour les sports individuels, ou de combat. C’est frustrant. Surtout pour moi, car dans la vie, le mot «non» n’existe pas. Sauf pour les choses qui sont du ressort de l’imaginaire.» Et l’escrimeur de pester contre les talents perdus faute de moyens – «Même en tant que récent numéro un mondial, je ne trouve pas de sponsor. Je pourrais me demander pourquoi je continue» –, ou d’arrangements estudiantins.

Après les JO, Fabian Kauter intégrera une haute école par correspondance, en économie. «J’ai essayé l’université à plein-temps. Ça a duré un semestre et je n’ai progressé en rien. Ni aux cours, ni dans mon style de vie, ni en sport. J’aurais pu fermer les yeux et continuer. Mais je n’irais pas aux Jeux aujourd’hui.» Aussi ne pourrait-il pas poursuivre le même rêve que Marcel Fischer, médaillé d’or à Athènes. «On est copains. Ce n’est pas seulement quelqu’un que j’admire. J’ai tiré avec lui, j’étais un sparring-partner avant qu’il s’en aille en Grèce.»

Et voilà venu son tour d’être promu dans le cercle olympique. «C’est l’événement d’une vie. Mais je ne me stresse pas, je reste le même. Je suis en bonne santé, j’ai une superfamille, je vis en Suisse. Cela dit, les JO restent un rêve, je suis fier d’en arriver là. Mille escrimeurs ont essayé, trente y seront. Imagine-toi.» Au diable le scepticisme des sponsors. «Le sport m’a aidé dans la vie. J’ai dû apprendre à travailler dans l’incertitude du lendemain. J’aurais pu faire ça dix ans de ma vie pour rien. Ça m’a appris la patience, l’ambition. C’est mieux que tous les papiers que l’uni peut décerner.» «Ond wen i drüber nodenk ben i stouz of üs, stouz of de// O hoff daran ändert sech nüt// Jede Tag wo chunt nem i so wien er esch verlange nüt o hoff du blibsch wie du besch.» («Et quand j’y pense je suis fier de toi, fier de nous// Et j’espère que rien ne changera// Chaque jour qui vient, je le prends comme il vient, je ne demande rien et j’espère que tu resteras comme tu es.») C’est Yuri qui le dit.

«Le sport m’a aidé dans la vie. J’ai dû apprendre à travailler dans l’incertitude du lendemain»

«Personne ne m’a dit une seule fois ce que je devais faire. J’ai réussi pour moi. Comme en escrime»