1945, 1979 et 2019? Les deux premières dates marquent des virages profonds de la politique britannique, le premier avec la création de l’Etat providence moderne, le second avec l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher et sa révolution libérale. La troisième date, l’élection législative de ce jeudi au Royaume-Uni, a-t-elle provoqué un similaire tremblement de terre? «C’est un changement radical, comparable à ce qui s’est passé il y a quarante ans», veut croire Will Tanner, directeur de Onward, un groupe de réflexion de droite.

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Le triomphe de Boris Johnson, avec 365 sièges (sur 650) et 44% des voix, est largement dû à l’impressionnant écroulement du «mur rouge», ces circonscriptions qui vont du nord du Pays de Galles au nord-est de l’Angleterre, d’habitude bastions travaillistes imprenables, passées aux conservateurs. La liste des sièges tombés au champ d’honneur de la politique est impressionnante: Rother Valley, qui était aux mains des travaillistes depuis 101 ans, Don Valley, depuis 97 ans, Wakefield, depuis 87 ans (les trois sièges sont autour de Sheffield)… Dans ce cœur de l’Angleterre semi-rurale, où les mines et les usines ont fermé en masse dans les années 1980, le Labour a perdu en moyenne dix points en faveur des conservateurs.

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De Thatcher à Johnson, la métamorphose des tories

Les tories, dont Margaret Thatcher avait fait le parti des yuppies dans les années 1980, dominant le sud de l’Angleterre, se trouvent radicalement transformés. Si le parti garde de nombreux bastions dans les riches shires, il est aujourd’hui aussi le parti des classes populaires. «Cols bleus (au nord) et pantalons rouges (au sud)», résume parfaitement l’hebdomadaire The Economist, pour expliquer l’état du parti sous Boris Johnson.

Le premier ministre britannique est cependant conscient que cette étrange alliance entre deux électorats iconoclastes est fragile. Sur le perron de Downing Street, au retour de Buckingham Palace où la reine lui a confié la tâche de mettre sur pied un nouveau gouvernement, il a lancé vendredi un appel aux nouveaux conservateurs. «A ceux qui ont voté pour nous pour la première fois, à ceux qui ont eu la main qui tremble, je veux dire merci. Je vais travailler sans relâche pour vous.» Plus tôt dans la matinée, il avait déjà prononcé un discours similaire. «Je ne considérerai jamais votre vote comme acquis d’avance», attaquant ainsi les travaillistes, qui se sont trop reposés sur leurs lauriers dans cette région.

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L’impopularité de Jeremy Corbyn dans les classes populaires

La victoire de Boris Johnson parmi les classes populaires demeure fragile. Elle est due à un mélange de Brexit – ces circonscriptions ont soutenu entre 60 et 70% la sortie de l’Union européenne – et de rejet de Jeremy Corbyn, le très impopulaire leader du Parti travailliste. Londonien, donnant l’impression d’être plus intéressé par Cuba et la Palestine que par le sort de Rother Valley, ce dernier passe mal dans ces régions rugueuses.

Alan Johnson, un ancien blairiste, ne cache pas sa colère contre la direction actuelle du Parti travailliste, parlant de «trahison» contre les classes populaires. «Je n’habite pas à Londres, mais dans le Yorkshire. Pendant les porte-à-porte, Corbyn était un désastre, incapable d’être un leader pour les classes populaires.» Avec seulement 203 sièges, et 32% des voix, les travaillistes réalisent leur pire résultat depuis 1935.

Giles Wilkes, un ancien conseiller de Theresa May, confirme que les circonstances de la victoire de Boris Johnson ont été exceptionnelles. «Si on enlève ces deux facteurs (Brexit et Corbyn), je ne sais pas ce qu’il reste vraiment, si le changement est permanent.»

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Le programme flou de Boris Johnson

Le problème est profond pour les conservateurs car le premier ministre n’a jamais vraiment défini sa politique. «Qu’est-ce que les gens des Midlands qui ont voté conservateurs attendent de Boris Johnson?» s’interroge Gemma Tetlow, économiste à l’Institute for Government, un groupe de réflexion. Elle souligne que le programme de Boris Johnson, à part sur le Brexit, est particulièrement flou.

Le premier ministre britannique annonce la fin de l’austérité, tout en promettant de n’augmenter ni l’impôt sur le revenu, ni la TVA, ni les charges sociales. Dans son programme, il prévoit une hausse des dépenses très limitée. Pourtant, la liste de ses promesses s’allonge: construction de 40 hôpitaux, embauche de 50 000 infirmières, de 20 000 policiers, des infrastructures «de classe mondiale»… «Apporter ces services publics de haut niveau sans augmenter les impôts sera difficile», continue Gemma Tetlow.

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Comme, avec le Brexit, Boris Johnson a promis le beurre et l’argent du beurre, charge à lui de concrétiser ses promesses. Il n’aura aucun mal à le faire sur le Brexit – la ratification de l’accord est désormais une simple formalité. Ce sera beaucoup plus difficile d’améliorer les conditions de vie des classes populaires du nord de l’Angleterre. Politiquement, l’enjeu est majeur. Si les conservateurs conservent le contrôle du «mur», désormais bleu, ils seront presque assurés de garder le pouvoir. Boris Johnson pourrait alors être installé à Downing Street pour longtemps.