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Le tram 12, un vénérable genevois

Un tram, un bus, un numéro. Quelle agglomération n’a pas une ligne de transports publics emblématique de son histoire, de ses projets? Chaque samedi de l’été, «Le Temps» monte à bord de celles qui, d’un bout à l’autre, racontent au mieux sept villes suisses

La ville de Genève se vante, dit-on, de détenir deux records du monde: celui du plus haut jet d’eau (c’est vérifié) et celui du plus long banc public (c’est à vérifier). Mais beaucoup ignorent que l’on trouve dans cette même cité la plus ancienne ligne de tramway en activité en Europe: la 12, qui vit le jour le 19 juin 1862. Soit cent quarante années d’existence. Durant cette période, une bonne dizaine de compagnies en furent les propriétaires, de la société à capitaux anglais de Sir Charles Burn aux actuels Transports publics genevois (TPG).

En 1862, on appelait cela le chemin de fer américain puisque c’est par ce terme que les premiers trains urbains qui venaient des Etats-Unis furent désignés en Europe. La première ligne de tramway suisse était longue exactement de 2850 mètres entre le rondeau de Carouge et la place Neuve. Une seconde concession est attribuée en 1863. Le tronçon relie alors le cours de Rive au temple de Chêne-Bougeries par la route de Chêne.

«C’était un tram à cheval, une traction hippomobile avec des voitures à impériale de style Starbuck construites en Angleterre» rappelle Cédric Noir, un archiviste passionné par les transports urbains. Au point qu’il anime avec d’autres l’Association genevoise du musée des tramways (AGMT)* qui sauve de la démolition et restaure les anciens véhicules témoins de la glorieuse époque de la Compagnie genevoise des tramways électriques (CGTE) née en 1900. L’AGMT a même préservé une racleuse à neige de 1890. Ces fous de la motrice proposent aussi des balades en véhicules historiques dans les rues de Genève. Des nostalgiques? «Non, argüe Cédric Noir, car le tram, c’est une idée moderne, à toutes les époques.»

Couleurs et humeurs

La modernité aujourd’hui, c’est le tram articulé Cityrunners qui emprunte le même chemin que les wagons hippomobiles mais pousse d’un côté jusqu’aux Palettes et de l’autre jusqu’à la douane de Moillesulaz. Dix kilomètres de trajet en courbe généreuse qui, en moins d’une heure, déclinent les couleurs et les humeurs de la Cité de Calvin.

On monte donc aux Palettes, piste aux étoiles très métissée (ah, tous ces drapeaux sur les balcons lors de l’Eurofoot!). On traverse la Carouge confortable et un brin provinciale avec son église Sainte-Croix aux 36 cloches. On file au cœur des très populeux Augustins qui de 6h et à 2h au bar enfumé de La Sportive offrent leur tournée. Au rond-point de Plainpalais, on côtoie les voyageurs statufiés que sont Michel Butor (l’homme à la valise), Georges Haldas (l’homme assis sur le banc) et madame Barbier-Mueller (la lady qui ouvre son porte-monnaie). Place Neuve, il y a le choix: les théâtres et musées, les Universités ou une partie d’échecs au parc des Bastions.

Rue de la Corraterie à 12h30, de jeunes financiers lèchent la mayonnaise dégoulinant de leurs sandwichs. Place du Molard, ces mêmes financiers regrettent aussitôt de ne pas avoir réservé en terrasse du Nelson Pub. Plus loin la Fnac a de l’avis de tous les commerçants «rajeuni la rue et amené beaucoup de monde». A ne pas manquer: au rond-point des Eaux-Vives, le seul point de vue sur le jet d’eau depuis le tram 12.

Ensuite la gare des Eaux-Vives qui charrie ses pendulaires haut-savoyards et leur offre en guise d’accueil son quai livré aux orties et ses poubelles percées. Puis, route de Chêne, une cassure dans le décor: des villas cossues mais aussi (mais oui!) des moutons dans un champ et une (fausse) vache broutant un gazon à l’angle du chemin Monplaisir.

Enfin, terminus Moillesulaz, barrière douanière, qui vide les voitures de ses pendulaires las. Il s’agit alors pour ces derniers de sauter dans un autobus.

Déclin et relance

Jadis, le 12 pénétrait en France, jusqu’à la mairie d’Annemasse. C’était l’âge d’or du tram de Genève, dans les années 1930, réservé toutefois à l’élite de la population (le ticket était cher): 145 automotrices parcouraient alors 170 kilomètres s’étendant jusqu’à Versoix, Hermance, Chancy, Saint-Julien-en-Genevois (Haute-Savoie), La Croix-de-Rozon. Dès 1956, avec l’explosion du trafic automobile, le déclin s’amorce. On démantèle le réseau. «La plupart des lignes, dont celle de Bernex qui est au­jourd’hui en train d’être reconstruite, ont été arrêtées en 1962. Seul le 12 est resté sur les rails parce qu’il fallait bien amortir le matériel», précise Cédric Noir. Vaillant 12 qui devient quasiment mythique lorsque les très délurés rockers du groupe genevois Le Beau Lac de Bâle lui offrent un tube titré «Tram 12 Blues».

Et lorsque les Genevois votent en 1988 pour le développement des transports publics, ce qui sous-entendait une relance du tram, pas question de numéroter les lignes à partir du chiffre un. Ce seront les 13, 14, 15, 16, 17 pour sauver et immortaliser le 12, colonne vertébrale de Genève, qui transporte 37 000 passagers par jour, soit 8% du total de la fréquentation du réseau.

Le wattman (conducteur) Claude Girel, 42 ans, raconte: «On embarque l’ouvrier du matin et on débarque le frontalier du soir. Entre-temps, grimpent l’étudiant, le banquier et les petits vieux qui sur les coups de 10 heures font leur petit tour. Des gamins, éberlués, nous demandent tous les jours pourquoi on n’a pas de volant et, le week-end, nous avons nos habitués qui s’en vont jouer au tiercé dans les bars PMU de France voisine.»

Claude salue les réouvertures de ligne mais regrette qu’elles ne soient pas engazonnées comme à Paris, Lyon ou Le Mans. «Pour ne pas entraver la circulation des véhicules de secours, paraît-il», soupire-t-il. Il se souvient qu’à son embauche, il y a 20 ans, les TPG (créés en 1977) recrutaient jusque dans le sud de la France «et qu’on nous donnait 300 francs si on amenait quelqu’un qui voulait devenir conducteur».

Acteur urbain

Le 12 est une vieille dame à qui les élus semblent sans cesse offrir une seconde jeunesse. Récemment, sa ligne a été prolongée de Bachet-de-Pesay (siège des TPG) jusqu’aux Palettes. A l’autre bout, une étude franco-suisse envisage un retour à Annemasse. «Il y a un appel à candidature côté français suite au Grenelle de l’environnement de 2008, confirme Christophe Genoud, responsable de la mobilité à l’Etat de Genève. Paris serait prêt à en financer une partie et la Confédération n’est pas insensible à ce projet. Si tout se passe bien, les travaux pourraient débuter avant 2014.» Le tracé pourrait même aller jusqu’au Perrier, afin de désenclaver ce quartier d’Annemasse réputé difficile. «Le 12, acteur urbain contribuant à l’apaisement social, c’est dans ses cordes», commente un conducteur.

* www.agmt.ch

A consulter aussi le site non officiel des TPG www.legenevois.ch qui regorge d’informations et d’anecdotes.

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