La Portuguesa: une petite communauté d'exilés catalans dans la jungle, près de Veracruz au Mexique. Tous les matins, le drapeau républicain est hissé. Les affaires ne sont pas mauvaises: le café se vend bien. Des enfants naissent. Jordi Soler est l'un d'eux, arrivé en 1963.

Aujourd'hui, il vit à Barcelone après avoir été, au Mexique, une vedette de la radio, un spécialiste du rock, poète aussi. Deux de ses livres sont traduits en français: Les Exilés de la mémoire (Belfond, 2007) reconstruit l'odyssée de ses grands-parents, leur fuite d'Espagne après la défaite, les camps en France, l'exil en Amérique latine. Ce récit a eu un grand écho en Espagne où l'héritage franquiste est loin d'être exorcisé.

Le second, La Dernière Heure du dernier jour, retrace le déclin et l'écroulement de La Portuguesa dans les années 1970, avec, toujours, le même alliage de chronique autobiographique et de roman, pour garder une bonne distance.

«Moi, Marianne, je voulais la voir morte», annonce Jordi Soler à la première ligne. La folie de cette tante, ses crises de colère terrifiantes ont empoisonné son enfance. Tout le récit tend vers cette mort annoncée, qui marque aussi la fin de la colonie, mais, habilement, Soler en diffère sans cesse le dévoilement, par flash-back , digressions et prises de position personnelles. L'exil et les camps étaient vus à travers le regard d'un ethnologue. Ici, l'auteur ne se déguise pas, il est acteur de cette tragi-comédie. Les agressions de Marianne, le désir de l'enfant de la voir disparaître se sont mués en cauchemar récurrent.

Un appel de sa mère vient le réactiver, perturbant sa vie d'adulte, une vie familiale et tranquille à Barcelone. Il revient donc sur les lieux de son enfance pour régler une absurde histoire de succession, et aussi pour retrouver la vieille chamane, la seule qui a jamais su soigner une infection à l'œil qui le tourmente à nouveau.

Une communauté pittoresque, la forêt tropicale, une guérisseuse aux pouvoirs surnaturels: il n'en fallait pas plus pour qu'on invoque Garcia Marquez. Mais le réalisme de Soler n'a rien de magique. Le tropique, c'est «la forêt qui pourrit et ronge tout, le paradis corrompu par la vermine et les bestioles insalubres, et les plantes et les racines et les extensions noueuses de ces plantes...». Quand l'exilé revient sur les lieux de son enfance, la nature a fait son œuvre, absorbant silencieusement ce qui fut une utopie. Dans les ruines de La Portuguesa ne reste plus qu'un vieillard sénile couvé par trois Indiennes patientes. Elles savent que la jungle aura le dernier mot, que depuis des millénaires, leurs semblables ont vu passer et trépasser des empires.

Au-delà de la nostalgie, Jordi Soler perçoit très bien l'ironie: ceux qui ont payé de l'exil leurs idéaux égalitaires se retrouvent dans le rôle de l'exploiteur, face à des indigènes mutiques qui les haïssent sans bruit. Ils sont eux-mêmes rançonnés par un notable bouffon qui les menace d'expulsion. Jusqu'à leur langue, le catalan, les désigne comme étrangers. Quant à la communauté noire, issue de l'esclavage, méprisée de tous, elle tente de créer une solidarité avec les colons, prête à épouser leurs combats. La photographie d'un footballeur européen devient un objet de culte, un magnifique fétiche de Franco subit les coups d'épingle du vaudou. Toute cette confusion, les Catalans la noient dans le whisky et les fantasmes sexuels. Les éruptions de Marianne sont comme l'expression d'un malaise profond, elle, l'enfant de l'espoir, la première-née outre-mer. Et La Portuguesa va inéluctablement à sa perte, par un soir de concert rock et d'ouragan.

L'exil, c'est de ne pas pouvoir revenir, constate le retornado, car rien n'est plus pareil, ni les lieux ni lui-même. Sur son iPod, une chanson de Benjamin Biolay qui donne son titre au livre. La chamane le guérit encore une fois, avec professionnalisme, sans mysticisme. Ce voyage, ce livre, aura permis de boucler la boucle, de prendre congé de la tragique Marianne, dont le petit garçon souhaitait la mort, et avec elle, de l'utopie et des fantômes. Avec une distance retrouvée, avec humour aussi, et une grande maîtrise.