L'espresso de Jacqueline Veuve a le même défaut que tous les espresso du monde. Il coule infiniment trop lentement d'une machine à café asphyxiée par le calcaire. Elle s'en excuse. On lui pardonne parce que la coulée de petit noir laissera du temps pour la contemplation, depuis le salon cosy de son appartement, au quatrième étage d'un coquet immeuble lausannois, vue sur le Léman.

Sous des lunettes à la Lennon, les prunelles de Jacqueline Veuve plongent une seconde dans le lagon. Mais la cinéaste vaudoise a le cœur chevillé aux prairies sèches d'Ossona, le petit hameau du val d'Hérens, en Valais, qui a inspiré son dernier film. Amorce de cette rencontre «à table» un peu plus intrusive que de coutume, le DVD crachote les premières notes du générique pour déguster un visionnage non exhaustif avec la réalisatrice.

Un petit coin de paradis... raconte la renaissance d'un village déserté depuis les années 1950. Et sa réhabilitation pour en faire un modèle confédéral d'agritourisme. Il raconte surtout les riches rencontres suscitées par cette petite aventure. La confrontation de deux générations, de deux mondes, pour un projet commun.

Les anciens, ceux qui vécurent à Ossona en quasi-autarcie à l'époque des prés fauchés main et des lampes à carbure. Ceux-là laissent dégouliner leur nostalgie des temps anciens sur pellicule.

Et les jeunes en rupture sociale, alors scolarisés à l'Institut spécialisé Don Bosco, à Sion, qui mirent toute leur assiduité - l'assiduité de ceux qui ont tant à prouver - pour retaper les vieux mazots et en faire des logements de vacances. Eux projettent leur fierté: «Quand j'aurai des petits-enfants, je serai fier de leur montrer ce que j'ai fait», dira un des ados face à la caméra au terme des travaux, dans une sincérité qui détonne avec son image de mauvais garçon.

Jacqueline Veuve a sûrement d'autres défauts que les paresses qui ont eu raison de sa cafetière, mais elle croit se reconnaître une qualité. «J'aime les gens que je filme...» Voilà pourquoi lorsque son mari, professeur d'architecture, lui parla un beau jour de ce séduisant projet agritouristique dans les Alpes valaisannes, elle y vit non pas l'opportunité de tourner un documentaire sur l'urbanisme ou le patrimoine, mais plutôt l'occasion de mettre en scène, dans les hautes herbes, la complexité touffue des relations humaines qui allaient, selon elle, sous-tendre la renaissance des lieux.

«Avant les deux ans et demi de tournage, il y eut un gros travail de préparation», reconnaît-elle, «... pour choisir les jeunes, faire des photos, les rencontrer. Idem avec les anciens, même si, par la force des choses, il y avait moins de choix qu'avec les jeunes...» Petite touche d'humour pour confirmer une sorte de désinvolture dans son approche cinématographique. L'ethnologue qu'elle est s'efface en fait derrière la cinéaste pour mieux dire la réalité. «Exception faite de Jean Rouch ou quelques autres, les ethnologues font des films comme ils prennent des notes. C'est ennuyeux à mourir. Je voulais donner des émotions.»

Filmer les gens, pour leur dire qu'elle les aime. Tel a été, en somme, son objectif à Ossona. Devant l'écran de notre petit cinéma improvisé, la voilà d'ailleurs qui laisse échapper des «je t'aime» à tout va. «Ce gosse, je l'adore. Il a un charme fou...» dit-elle en désignant du doigt un ado de couleur en tenue hip-hop. Le gosse en question est un Haïtien un peu bad boy mais plus doux que les chèvres chamoisées de la ferme lorsqu'il donne la réplique à un ancien en train de lui conter les rudiments de la chasse aux marmottes, outil sacrificiel en mains pour illustrer ses prises d'antan.

Plus tard, ce même adolescent et un de ses complices se laissent aller à une démonstration ébouriffante qui traduit un vrai choc des cultures. Sur un mazot en ruine, ils disent leurs blessures et leurs espoirs en interprétant un morceau hip-hop sauce «K-maro». Au bas du mayen, deux anciens se désintéressent assez vite de la scène pour s'enfouir dans leurs champs d'orties.

Le film avait débuté par la remise en eau d'un bisse, symbole de la renaissance du plateau abandonné, du lien entre deux générations appelées à un projet commun. Dans cette scène contrastée, la bande montre en quelque sorte les limites de l'union. «Au Festival de Locarno, le public a applaudi», se réjouit la cinéaste. «C'est assez rare... Je crois que les jeunes ont compris quelque chose. Du destin de ces anciens. De leur propre destin. Oui, je crois qu'ils ont compris quelque chose.»

Le téléphone sonne. Interruption de la projection. Le temps d'engloutir l'espresso à moitié froid. Au bout du fil, le responsable de la Cinémathèque de Lausanne, que Jacqueline Veuve remercie pour ses contributions. Elle trouvera du coup le prétexte pour nous dire sa reconnaissance envers la Médiathèque Valais, qui «a fait un travail formidable».

Sa façon à elle de donner plus de poids encore aux images d'archives qui garnissent le documentaire. Comme cette scène de jeu de quilles sur la place du village. Comme ces travaux de construction du barrage de la Grande Dixence, aussi, qui sonnèrent la fin des haricots à Ossona. Les premières rentrées d'argent promises par le chantier signifiaient alors l'abandon des travaux de la terre auxquels s'accrochaient les habitants du hameau.

Cinquante ans après, Jacqueline Veuve a ramené deux anciens du village dans les entrailles du barrage qu'ils ont contribué à bâtir de leurs mains. Dans l'obscurité angoissante des galeries, les compères se livrent à une timide séquence souvenirs. Devant la scène, Jacqueline Veuve rit affectueusement de la modestie des deux gaillards virant pratiquement au malaise. «Ça me rappelle le tournage de Chronique paysanne, en Gruyère. Au début, les anciens ne voulaient pas que je les filme. Ils pensaient que si je voulais les filmer, c'était uniquement pour me moquer d'eux. Qui leur donne la parole à ces gens, si nous ne le faisons pas?»

Un petit coin de paradis... continue de se dérouler sous nos yeux. Jacqueline Veuve déclare encore ses flammes. «Je l'aime trop, Gabrielle. Elle avait tellement peur de ne plus être là pour voir le film en salles. On est devenus amies. Je l'appelle de temps en temps. On prend des nouvelles...» Depuis son appartement d'Euseigne, Gabrielle Seppey jumelle quotidiennement les travaux en cours sur le plateau d'Ossona qui reprend vie. Elle sert de lien entre les générations. «Mon pays, c'est là-bas», dit-elle inlassablement quand bien même Ossona n'est qu'à quelques centaines de mètres à vol d'oiseau de sa maison.

Ce qui fait répéter à Jacqueline Veuve, en décortiquant la scène: «Je ne peux filmer que les gens que j'aime. Si je ne me sens pas bien avec quelqu'un ou inversement, ça ne fonctionne pas.» Un peu comme les jeunes en rupture n'ont pas d'emblée fait le pas vers les anciens du village, la cinéaste vaudoise prétend qu'il lui a fallu du temps, à elle aussi, avant de s'intéresser aux autres. Peut-être lui a-t-il fallu tellement de temps qu'elle cherche aujourd'hui à combler le retard.