Monde arabe

Un cessez-le-feu en Syrie? Quel cessez-le-feu?

La «cessation des hostilités» devrait entrer en vigueur. Mais sa portée réelle reste floue

Grosso modo 1500 brigades différentes, qui regroupent peu ou prou 150 000 combattants: c’est Charles Lister, l’un des meilleurs spécialistes des mouvements d’opposition syriens qui donne ces chiffres. Le cessez-le-feu «partiel» qui a été décrété au terme d’une nouvelle journée fiévreuse à Genève, c’est un peu comme si on donnait un gros coup de bâton dans cette immense fourmilière. Il se peut bien qu’un certain nombre de fourmis agressives soient assommées, voire tuées. Mais la réaction des dizaines de milliers d’autres reste imprévisible.

La liste s’est perdue dans la bataille. Elle était pourtant en toile de fond de toutes les discussions qui ont amené vendredi, sous les auspices des Etats-Unis et de la Russie, à la mise en place de cette «cessation des hostilités» qui devait s’appliquer à partir de vendredi minuit, mais qui reste à dimensions variables. La «liste»? C’est celle des organisations désignées comme «terroristes» et face auxquelles il n’est pas question de poser les armes. Bien au contraire: c’est précisément dans le but, théorique, de mieux combattre ensemble le terrorisme que le cessez-le-feu a fini par être accepté.

Ainsi, aussi bien pour la Russie que pour la coalition menée par les Etats-Unis, il ne s’agit pas de mettre fin aux opérations dirigées contre l’organisation Etat islamique (Daech). De même, sous pression russe, le groupe Jabhat al-Nosra (lié à Al-Qaida) a été, lui aussi, exclu du périmètre du cessez-le-feu. Et les centaines d’autres brigades agissant sur le terrain, sont-elles oui ou non concernées?

Les candidats éventuels avaient jusqu’à vendredi midi pour se déclarer. Les Forces démocratiques syriennes (SDF, soutenues par les Américains et qui regroupent principalement les forces kurdes) ont répondu présent pour adhérer à la trêve. Idem pour le Haut comité des négociations (HCN), qui rassemble des groupes clés de l’opposition et de la rébellion, et qui assure aligner, à lui seul, 97 groupes différents.

Mais au-delà? Il reste les dizaines de milliers d’autres «fourmis» dont le sort a été, à dessein, laissé dans le flou. Vladimir Poutine le répétait hier: son aviation poursuivra sa «lutte implacable» contre Daech et Al-Nosra, mais aussi contre «les autres organisations terroristes».

Jusqu’ici la définition la plus précise d’un groupe «terroriste», version russe, a été donnée par Sergueï Lavrov. Le chef de la diplomatie assurait, il y a quelques jours, que serait considéré comme tel tout groupement qui s’en prendrait aux intérêts russes en Syrie. Au moins deux des principaux groupes présents sur le terrain sont directement visés: Ahrar el Sham (qui vient d’ailleurs de faire exploser une bombe près de Lattaquié visant des officiers russes) et Jaish al-Islam, concentré surtout dans les environs de Damas. Or tous les spécialistes en conviennent: sans la participation de ces deux groupes, tout espoir de cessez-le-feu durable est mort-né.

En réalité, l’accord conclu entre Américains et Russes qui sert de fondement à cette trêve, laisse à dessein la porte ouverte à cette immense marge d’interprétation dont profitent les Russes. Interrogés par Le Temps, les responsables de l’ONU qui entourent l’envoyé spécial Staffan de Mistura renvoyaient hier à une «liste» mondiale établie par les Nations unies sur les organisations terroristes. Problème: elle inclut… un seul groupement désigné comme «terroriste» en Syrie, au-delà d’Al-Nosra. Il se nomme Abdullah Azzam et il reste complètement marginal dans ce débat.

L’entremêlement des forces de la rébellion est tel sur le terrain, et la définition des cibles «légitimes» si floue, qu’il n’y a pratiquement aucune zone de la rébellion qui soit aujourd’hui à l’abri des bombardements russes. Les experts, comme Charles Lister, hésitent entre 5 et 10% du pays: en réalité, voilà l’espace réduit dans lequel pourrait s’appliquer, au mieux, le cessez-le-feu.

Randa Slim, du Middle East Institute de Washington, voit trois issues possibles pour les combattants concernés par cet arrêt des combats: «Soit ils décident de fuir et de rejoindre leur famille, soit ils serrent les dents et en profitent pour respirer un moment, soit, hypothèse la plus probable, ils rejoignent les rangs de ceux qui refusent de plier face à ce qu’ils perçoivent comme un «complot russo-américain». En un mot: les deux principaux gagnants ne seraient autres que Daech et Jabhat al-Nosra.

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