Lectures

Un siècle et demi d’histoire genevoise, vu du tram

Il a beau être lent, son histoire n’a pas été de tout repos. Le tram 12, dont on fête le cent cinquantenaire ces jours à Genève, est non seulement la plus vieille ligne d’Europe encore en activité, mais elle a aussi été un témoin privilégié de l’histoire urbanistique, sociale et humaine de Genève. C’est ce que démontre dans son livre fraîchement publié l’ancien journaliste Henri Roth. Celui qui est devenu haut fonctionnaire de l’Etat de Genève a exhumé articles historiques, archives d’entreprise, écrits littéraires et mémoriaux parlementaires pour retracer ce qu’il appelle une épopée. Celle-ci démarre le 19 juin 1862, lorsque le premier tram de Suisse, alors tracté par des chevaux, s’élance sur son parcours d’origine entre la place de Neuve et Carouge, remplaçant un omnibus (hippomobile aussi, mais dépourvu de voie ferroviaire) étrenné en 1833.

Fluide, la narration prend prétexte de cette histoire ferroviaire pour brosser un tableau bien plus large. On sonde le cosmopolitisme genevois en s’immisçant dans un wagon avec un poète savoyard en 1862, ou en découvrant les divers entrepreneurs, tous privés et souvent étrangers, qui ont développé le réseau genevois, appelé à devenir le plus dense du continent. Une évolution qui ne s’est pas faite sans heurts: qui sait encore que la grogne des wattmen (ou chauffeurs) genevois contre leur directeur américain a provoqué, en 1902, la première grève générale du pays?

Mais c’est l’histoire du débat urbanistique genevois qui constitue le clou de l’ouvrage. Les surprises sont nombreuses, savoureuses: en 1861 déjà, le canton et la Ville de Genève s’écharpent sur l’itinéraire des convois! Les pages les plus étonnantes concernent le virage des années 1950 et 1960: pendant ces décennies, que l’auteur baptise les «Vingt Honteuses», Genève démantèle presque entièrement son réseau, pour faire place à l’automobile. Seul le tram 12 sauve sa peau durant cette période où les pontes de l’urbanisme prônent sérieusement de changer en autoroutes les quais du centre-ville, en reléguant les piétons dans des souterrains. Et cela alors que, dès les années 1930, les défenseurs du tram brandissent en sa faveur les arguments d’économie spatiale en vogue aujourd’hui.

Au moment où Genève redéploie à grands frais son réseau aboli et que la région s’efforce de corriger les multiples ratages ferroviaires qui ont marqué son passé, ce livre offre une profondeur historique éclairante pour saisir les débats actuels. Et pour jauger le poids des erreurs stratégiques d’une époque sur les générations qui suivront.