Un sommet du G7 contre la Russie

Diplomatie Un relent de Guerre froide règne sur la réunion des sept grands ces mercredi et jeudi à Bruxelles

Vladimir Poutine profite de la division transatlantique et entre Européens

La rencontre devait avoir lieu à Sotchi

La Russie est en quarantaine, ou presque. En tout cas, elle se retrouve punie par Washington et par l’Union européenne pour avoir annexé la Crimée et pour son attitude dans la crise ukrainienne. Parmi les mesures prises pour isoler la Russie, une soixantaine de proches du Kremlin sont visés par des sanctions: gel de leurs avoirs, restriction dans l’octroi des visas. C’est dans ce contexte que le sommet du G7 (le groupe des sept pays les plus industrialisés) a lieu ces mercredi et jeudi à Bruxelles. Il devait initialement se tenir à Sotchi et consacrer Vladimir Poutine dans un rôle de maître de cérémonie, mais, sanctions obligent, la Russie est privée de sommet, le G8 est devenu un G7.

Vladimir Poutine affirme que cette exclusion n’est pas un drame: «Je pense qu’isoler un pays est un projet éphémère», a-t-il déclaré le 24 mai à un groupe de journalistes occidentaux en marge du Forum économique de Saint-Pétersbourg, une sorte de mini-Davos russe, lors duquel il s’est réjoui de la présence d’entreprises internationales. Car, malgré les pressions exercées par Washington, de grands groupes ont répondu présent: General Electric, Alstom, Total, EDF, Total, Suez. Le même jour, Rosneft, compagnie pétrolière russe dont le patron est interdit de visa aux Etats-Unis, a signé un contrat avec la britannique BP. «Isoler la Russie, c’est impossible», a ironisé Vladimir Poutine.

Si la stratégie qui vise à margi­naliser la Russie n’a pas marché jusqu’à présent, c’est que les intérêts divergent: d’une part entre les Etats-Unis et l’Europe; d’autre part au sein même de la famille européenne. Sur le plan militaire, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), proche de la ligne américaine, montre les dents. Elle a renforcé sa présence notamment dans les pays Baltes et en Pologne, en déployant des avions de chasse mis à disposition par les Etats-Unis. En plus, les forces alliées multiplient les exercices militaires près de la frontière russe. Et, pas plus tard que ce mardi, la Maison-Blanche a octroyé une rallonge de 1 milliard de dollars à cet effet.

Mais Paris, Londres et Berlin n’apprécient pas l’activisme atlantique, qui remet en question les contrats dans le domaine de la Défense. La France compte livrer deux navires de guerre type Mistral à l’armée russe dès cet automne. L’Allemagne a quant à elle mis fin à des programmes de formation et d’entraînement conjoints, mais confirme ses livraisons d’armes. Signe révélateur, la France a maintenu l’invitation faite à Vladimir Poutine pour participer vendredi 6 juin à la commémoration du 70e anniversaire du Débarquement allié en Normandie.

La Grande-Bretagne de David Cameron a elle aussi des réserves quant à ces sanctions. Elle ne laisse d’ailleurs passer aucune occasion pour contrecarrer la Pologne, qui réclame que l’UE se dote d’une force commune pour pouvoir intervenir dans des conflits comme celui entre la Russie et l’Ukraine. Bartlomiej Nowak, chercheur à la Transatlantic Academy, un think tank basé à Washington, souligne que «les pays ayant des frontières communes avec le géant russe sont les plus grands partisans d’une politique musclée, cela alors même qu’ils en subiraient également les conséquences. En revanche, les grandes nations qui entretiennent de vielles relations avec Moscou sont plus réservées.»

Sur le plan économique, l’UE n’a pas les mêmes vues que Washington, ni les mêmes perspectives. La Russie est le troisième partenaire de l’UE, avec des échanges de 125 milliards d’euros par année, soit 7,3% du total de ses échanges internationaux, derrière les Etats-Unis et la Chine. Pour les Etats-Unis, le marché russe ne représente que 3,7% de son commerce extérieur.

L’Allemagne est l’un des pays européens pour lesquels la relation commerciale avec la Russie est essentielle; elle représente un marché de 40 milliards d’euros par année. D’autre part, Berlin a négocié la livraison de son gaz à un prix pré­férentiel. D’où la position de la chancelière Angela Merkel, qui veut privilégier une solution diplomatique avec Moscou. Le Royaume-Uni, pour sa part, ne cache pas son angoisse face à un éventuel durcissement des relations avec la Russie. En effet, il aurait pour conséquence de priver la bourse britannique, le London Stock Exchange, de l’accès des entreprises russes. Dans la foulée, en cas de renforcement des sanctions, la City pourrait pâtir de la fuite des capitaux russes vers d’autres destinations. Trois des cinq plus grandes fortunes britanniques sont d’ailleurs russes: Alisher Usmanov (1er), Len Blavatnik (2e) et Roman Abramovitch (5e). Enfin, l’isolement économique de la Russie, s’il était poursuivi, pourrait ne pas laisser les banques européennes indemnes. Les Françaises, par exemple, sont les plus exposées, avec des prêts de 50 milliards d’euros à fin 2013. Mais les institutions italiennes, autrichiennes, allemandes et néerlandaises ne sont pas loin derrière.

Enfin, tous les pays de l’UE ne sont pas exposés de la même manière à la dépendance énergétique, surtout gazière, vis-à-vis de la Russie. Et, pour cette raison, les Européens ne parviennent pas à adopter une stratégie unique. Six pays, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Finlande, la Slovaquie et la Bulgarie, dépendent à 100% du gaz russe. Dans l’ensemble, l’UE en importe 39%. Bruxelles vient de présenter un plan pour diversifier ses sources d’approvisionnement, notamment à partir des Etats-Unis. Mais ce n’est pas demain que l’Europe se passera du gaz russe.

Sur le plan économique, l’Union n’est de loin pas sur la même longueur d’onde que Washington