Ce tabouret, vous l’avez déjà vu. Vu sans le voir, peut-être, et aussitôt oublié, tant il est ce lieu commun du paysage mobilier, ce riff trop entendu, un best-seller mondial. Ce tabouret, c’est Satisfaction des Rolling Stones, une assise géométrique tripode apparemment bête comme chou, le b.a.-ba du meuble, mais dont les justes proportions disent le génie du design fonctionnaliste travaillé à la sauce nordique.

Ce tabouret n’a pas été fabriqué en Chine par une multinationale suédoise du meuble en kit. Pas celui de la photo, du moins. Il a été copié, oui, à des millions d’exemplaires, et notamment par ladite multinationale, ce qui sans doute a contribué à sa notoriété. Mais le tabouret de la photo, lui, est né en Finlande dans les années 30, de la collaboration d’un menuisier et d’un architecte, ce dernier, l’un des plus brillants esprits de son temps. Cet article, c’est l’histoire d’un tabouret.

Au centre de la belle ville d’Helsinki, une esplanade verte s’écoule en direction du port. Quand il fait 27 degrés à l’ombre, comme en ces premiers jours d’été, les citadins en mal de vacances viennent s’y étendre, cherchant le frais au ras des pâquerettes. Devant le cabanon qui vend des glaces, la file est longue, écrasée de soleil, et l’on entend les vociférations des mouettes, qui sont comme un indice du grand large. «Faites attention, ces saletés d’oiseaux font de véritables razzias sur les cornets de glace! Si vous restez un peu, vous assisterez au spectacle des enfants en pleurs et des touristes éberlués», promet un passant, habitué des lieux.

Hélas, on ne reste pas. Aux abords de l’esplanade, nous avons rendez-vous chez Artek, boutique de meubles et objets d’intérieur, une institution finlandaise et, d’une certaine manière, un cliché de l’enseigne design. Distributeur de ses propres meubles, mais aussi de classiques du XXe siècle, le magasin Artek d’Helsinki ressemble à s’y méprendre à une échoppe Vitra. Qu’importe. C’est là que l’on célèbre le «Tabouret 60», car tel est le nom de ce meuble dessiné en 1932 par l’immense architecte finlandais Alvar Aalto, également fondateur d’Artek. Ce tabouret qui synthétise l’esprit du modernisme: à la fois distingué et pratique, fabriqué en série grâce à des procédés très en pointe à leur époque, économique du point de vue industriel, écologique tant qu’à faire, facile d’entretien et d’accès pour le consommateur. Ce tabouret qui a du génie célèbre son 80e anniversaire cette année, à grand renfort d’éditions limitées, d’événements et de promotion.

Laura Sarvilinna est chargée de communication pour Artek. Elle nous reçoit, les bras remplis d’un matériel publicitaire qui détaille l’esprit de la maison, et surtout son histoire, car tel est désormais le capital communicationnel des entreprises: leurs racines et les grandes figures fondatrices.

Artek a la chance de pouvoir s’en référer à Alvar Aalto, ce visionnaire qui fut de son vivant un véritable prophète en son pays, gagnant au nom de la Finlande quantité de concours internationaux, auréolé de succès et de légendes, célébré chez lui comme un champion olympique: lorsqu’il entrait dans un restaurant, tout le monde se levait pour l’applaudir. L’homme a tant fait pour le paysage urbain d’Helsinki, pour le rayonnement finlandais, et pour l’esprit du design dans son pays.

Son tabouret, édité en continu depuis quatre-vingts ans, meuble aujourd’hui les hôtels et les restaurants branchés de la ville, mais il se trouve aussi dans les écoles primaires, dans les bibliothèques municipales, dans les salles à manger les plus ordinaires, chez des gens qui ne sont même pas des esthètes.

En 1935, Alvar Aalto, avec sa femme Aino, également architecte, et la collectionneuse d’art Maire Gullichsen (de la richissime famille Ahl­ströhm), ainsi que l’historien de l’art mondain Nils-Gustav Hahl, fondent Artek, «entre art et technologie». Une entreprise «pour vendre des meubles et faire la promotion d’une culture moderne de l’habitat, à travers des expositions et d’autres moyens éducatifs». Entreprise d’idéalistes fortunés sous influence du Bauhaus, Artek a principalement vécu de l’aménagement intérieur des bâtiments dessinés par Alvar Aalto, jusqu’à la mort de ce dernier en 1976. S’ensuit une période faste, où la demande pour ses meubles explose à mesure que grandit la légende du défunt. La chute de l’URSS marque la fin de l’âge d’or de l’industrie finlandaise (lire ci-contre), et, en 1992, Artek est rachetée par Proventus, le fonds d’investissement du suédois Robert Weil. D’aucuns n’hésitent pas à qualifier ce rachat de purement philanthropique, l’homme étant réputé pour sa passion du design.

«Pendant longtemps, ce changement de propriétaire est resté sans effet. Mais il y a environ sept ans, le vent a tourné, concède Laura Sarvilinna. Avant, Artek tenait davantage de l’organisation culturelle, sans agressivité stratégique. Nous conservons aujourd’hui quelques activités éducatives, nous éditons un magazine par exemple. Mais nous sommes tenus à des exigences de rendement plus élevées. Depuis 2005, par exemple, nous avons doublé nos résultats annuels, et nous développons nos activités internationales, où nous visons principalement des mandats d’aménagement d’intérieur auprès des entreprises.»

Aujourd’hui, la société compte une septantaine d’employés, dont 50 en Finlande. Il y a deux ans, Artek a racheté les droits des meubles d’Ilmari Tapiovaara, un autre grand nom du design finlandais, qu’elle réédite désormais. Bien placée pour capitaliser sur l’intérêt grand public pour le design du XXe siècle, la société va désormais jusqu’à investir elle-même la très lucrative filière du mobilier de seconde main. Laura Sarvilinna nous emmène à deux rues du magasin principal, dans le dépôt d’Artek «2nd Cycle».

Dans cet ancien entrepôt en sous-sol, on retrouve les mêmes meubles que dans le magasin principal, mais dans leur version patinée, vieillie, et restaurée. A rebours d’une certaine logique, ils s’y vendent jusqu’à trois fois plus cher, selon la rareté de l’exemplaire. On comprend dès lors l’intérêt d’Artek de multiplier aujourd’hui les éditions limitées, invitant, par exemple, des designers stars à revisiter le Tabouret 60 à l’occasion de son 80e anniversaire. Neufs, et selon l’édition, ils se vendent entre 155 et 350 euros. Mais qui sait combien ils pourraient valoir, dans 25 ans, lorsque Artek les revendra pour la deuxième fois…

La version du tabouret «interprétée» par Ikea, vaut 10 euros, quant à elle, et se trouve en libre accès dans toutes les zones industrielles du monde. Qu’en pense Artek? «Evidemment, nous trouvons inacceptable de voir notre patrimoine ainsi pillé, explique Laura Sarvilinna. Malheureusement, en termes de propriété intellectuelle, seule la technique de pliage du bois massif a été brevetée à l’époque. Et pour porter plainte, nous devrions pouvoir justifier d’une copie exacte de l’objet. Or la version d’Ikea n’est pas exactement identique.»

Des pieds plus épais, des proportions légèrement plus trapues pour l’original. Et puis, le classique Tabouret 60 a trois pieds. Alvar Aalto a fait une version à quatre pieds, appelée 60E. Mais elle est moins appréciée des puristes, qui estiment que ce qu’ils gagnent en stabilité, ils le perdent en élégance. Le tabouret Frosta d’Ikea, lui, est un quadrupède en contreplaqué.

«Bien sûr, les tabourets Artek sont nettement plus chers. Mais ils ont une espérance de vie quasi illimitée, et peuvent être transmis d’une génération à l’autre. Dans une logique éco-consciente d’ameublement durable, cela compte beaucoup. Nous ne considérons pas Ikea comme une concurrence directe. D’une certaine manière, nous leur sommes redevables, aussi, d’avoir ouvert les yeux du monde entier sur les qualités du design nordique, et du design démocratique, accessible à tous.»

La légende veut que lorsque Alvar Aalto et Otto Korhonen, le maître menuisier avec lequel il a étroitement collaboré, ont terminé les premiers prototypes du Tabouret 60, ils se soient mis à les jeter contre les murs pour tester leur solidité. Constatant qu’ils résistaient à ces mauvais traitements, l’architecte se serait exclamé: «Ça, c’est du tabouret! Nous allons en vendre des milliers!» Une sous-estimation touchante lorsqu’on sait que l’objet, à ce jour, a été vendu à plusieurs millions d’exemplaires (plus que 2 mais moins de 5 millions, indique la voix officielle d’Artek, justifiant ce flou par des comptes longtemps approximatifs).

Otto Korhonen est l’homme par lequel la technique de pliage du bois massif est arrivée à Alvar Aalto. En quelque sorte, il est le «tek» dans Artek. Leur collaboration s’amorce à la fin des années 20 à Turku, une ville au sud-ouest de la Finlande où il soufflait à l’époque un vent de bohème. Aujourd’hui encore, l’atmosphère y paraît moins rigide que dans la capitale, surtout à l’heure où la vie culturelle estivale prend ses quartiers sur les berges en pente douce de la rivière Aura. Dans une zone industrielle en bordure de forêt, la manufacture Korhonen est encore là, et c’est l’arrière-petite-fille d’Otto qui nous reçoit pour faire visiter l’usine. Jenni est l’une des cinq enfants de Jukka Korhonen, l’actuel directeur de l’entreprise. Et la troisième de ses enfants à avoir intégré l’entreprise. Jonas est responsable de la production, et Laura est à la tête d’une filière, Mobel, spécialisée dans les aménagements intérieurs des auditoriums et autres salles polyvalentes.

Aujourd’hui, 85% des activités de la manufacture Korhonen consistent encore à produire des meubles pour Artek. Dans la petite cafétéria, sous une grande photo historique de son grand-père aux côtés d’Alvar Aalto, Jukka Korhonen marmonne sa fierté entre deux cuillères de soupe à la viande: «Certaines familles du coin travaillent chez nous depuis plusieurs générations, et je suis moi-même très fier que mes enfants soient prêts à reprendre le flambeau.»

Pourtant, la PME, qui emploie aujourd’hui une septantaine de personnes, n’a cessé de décroître depuis les années 80. «Après la mort d’Alvar Aalto, il y a eu ce pic de demande pour ses meubles, et c’est dans ces années-là que nous avons agrandi la fabrique. Nous avons employé jusqu’à 150 personnes.» Depuis, les affaires vont en dents de scie, avec toujours plus d’incertitude.

Les relations avec Artek ont-elles changé depuis quelques années? «Bien entendu. Il y a notamment une plus forte pression sur les prix. Et puis, il y a deux ans, Artek a racheté une autre menuiserie en Finlande, cela change la donne.»

De son côté, Jukka Korhonen cherche lui aussi à diversifier ses activités, collabore ponctuellement avec d’autres designers et, en 2007, a racheté Mobel. Mais la filière représente une source de revenus marginale, et des activités plus irrégulières encore.

A l’extrémité de cette filière du bois cacochyme, le secteur du mobilier s’adapte tant bien que mal au déclin des commandes en gros, à la dématérialisation de la société, à la mondialisation et à la concurrence chinoise, autant qu’à cette tendance éco-consciente à la récupération. Sans doute les gens auront-ils toujours besoin de tabourets. Mais en achèteront-ils des neufs? A quoi bon, d’ailleurs, s’ils sont aussi increvables que ceux d’Artek?

Jukka Korhonen, pourtant, ne s’inquiète pas pour ses enfants, et n’aurait voulu pour rien au monde qu’ils fassent autre chose de leur vie. «Mes enfants sont les mieux placés pour trouver des solutions adaptées à leur époque. Ils se débrouilleront. Je les ai faits assez solides pour cela.» Solides, et parés contre l’Histoire. Comme on fait les tabourets en Finlande.

Dans une société qui se dématérialise, le design doit servir à rendre les systèmes efficaces et agréables à l’usage