«J'ai vécu cet instant comme un mariage incroyable. Je l'ai pris dans mes mains, et il m'a suffi de jouer quatre secondes pour savoir qu'il me permettrait de réaliser mes rêves les plus fous.» Renaud Capuçon parle vite, on sent l'excitation poindre dans chacun de ses mots. Cette rencontre idyllique, c'est celle du soliste français avec un violon mythique, le «Panette», conçu en 1737 par le dernier des grands luthiers de Crémone, Giuseppe Guarneri, dit del Gesù. Une œuvre d'art sonore, un véritable objet de culte, que le groupe bancaire BSI (Banca della Svizzera Italiana) a acquis en 2005, avant de l'ériger en fer de lance de sa communication et de lui consacrer un livre richement documenté et illustré, qui sort ces jours en librairie.

Renaud Capuçon se souvient: «C'était à Lugano. J'ai essayé trois instruments exceptionnels: un Stradivarius ayant appartenu à Fritz Kreisler (un interprète autrichien parmi les plus célèbres du XXe siècle), un Guarneri del Gesù que jouait Yehudi Menuhin, et le «Panette». Sa sonorité grave, mâle, généreuse, m'a immédiatement saisi aux tripes.» Peut-être parce que le violon a longtemps été le compagnon du grand Isaac Stern, que son nouveau détenteur admirait tant. «Il ne faut pas être hanté par cette question. Après tout, le «Panette» ne m'appartient pas vraiment, je le transmettrai à quelqu'un d'autre, plus tard, comme un témoin.»

Les violonistes passent; les violons restent. Et la renommée des Stradivarius et autres Guadagnini tient sûrement à ce lien avec le passé, ce statut d'objet éternel. Pourtant, dans l'instant magique du son, Renaud Capuçon fait un avec son Guarneri: «On dépend l'un de l'autre.» Alors, de l'instrument et de l'instrumentiste, qui joue, qui est joué? «C'est un outil d'exception, mais un outil quand même», répond Claude Lebet, Chaux-de-Fonnier d'origine basé à Rome qui construit et restaure des violons depuis plus de trente ans. «Bien sûr, la charge historique de ces instruments, souvent tricentenaires, fait partie du pedigree. Mais la patine sonore n'a rien de mythologique. Un violon doit être bon dès le départ, même s'il sonne un peu «vert». La suite tient de la rencontre avec les musiciens, mais c'est aussi une question d'entretien, de réglages.»

Comme tous les grands luthiers, Claude Lebet a étudié à Crémone. C'est que la cité a vu se succéder, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, trois lignées d'artisans exceptionnels. Si on considère Andrea Amati (1505 – 1577) comme le patriarche, et l'inventeur du violon moderne, les instruments les plus prisés aujourd'hui sont issus de deux ateliers de caractères fort différents: celui d'Antonio Stradivari (1644 –1737) et celui de Giuseppe Guarneri, dit del Gesù (1698 –1744). Si le premier a développé une recherche «constante, méthodique, quasi scientifique», comme l'explique Claude Lebet, le second «marche à l'instinct, c'est un visionnaire, qui a vécu deux fois moins longtemps que son aîné.» Certains le comparent à Van Gogh, évoquent une vie de débauche, un séjour en prison. «En réalité, personne ne sait vraiment qui il était, poursuit Claude Lebet. Mais dès 1737, il a totalement cru à son intuition, créant des modèles plus rectangulaires, plus taillés, dont les dimensions légèrement réduites concentrent le son, le rendant très puissant.» Un changement de cap qui correspond à la mort de Stradivari, et à la naissance du «Panette».

Des mains du vicomte de Panette, qui l'achète en 1847 au fameux luthier et commerçant parisien Jean-Baptiste Vuillaume, le violon passera par celles de la marquise de Balâtre, avant d'être remis en vente en 1926 par une autre grande maison française, celle d'Albert Caressa. Départ pour les Etats-Unis, avant qu'Isaac Stern n'en fasse son instrument de prédilection pendant cinquante ans, dès 1944. C'est David Fulton, un collectionneur chevronné, qui le rachètera ensuite.

Pour en avoir effectuées dans son atelier, Claude Lebet estime ce genre de transactions «entre 4 et 6 millions de francs, à peine plus cher qu'un Stradivarius, dont on compte davantage de pièces que Guarneri». Une question de qualité, mais surtout de rareté, qui a souvent attiré les investisseurs lors de périodes économiquement instables. «Le banquier Courvoisier, originaire de La Chaux-de-Fonds et installé à Paris, a sauvé sa peau lors du krach de 1929 grâce à sa collection de violons», sourit Claude Lebet. Reste la valeur artistique, inestimable, comme le souligne Renaud Capuçon: «Le «Panette» n'a aucune limite. Et il transcende les miennes.»

«Guarneri del Gesù, Panette, 1737», BSI, 2007. Renaud Capuçon en concert ce soir à 20h30 au Victoria Hall de Genève. Rens. w.culturel-migros-geneve.ch et 022 319 61 11