Technologies

Une application pour téléphone portable anéantit l’anonymat en Russie

FindFace, un outil révolutionnaire d’identification faciale, permet d’identifier instantanément une jolie passante ou un petit délinquant. Il pourrait aussi offrir aux États de nouvelles possibilités de flicage de leur population

Big Brother à la portée de tous, c’est déjà une réalité en Russie. Grâce à une nouvelle application pour téléphone portable, n’importe qui peut vous identifier dans la rue, à votre insu, en quelques secondes. Il suffit pour cela d’une photographie prise à partir d’un téléphone portable sur lequel tourne l’application russe FindFace. Conçu pour «faciliter les rencontres», ce service utilise un puissant algorithme d’identification faciale qui, couplé aux bases d’images en ligne pléthoriques des réseaux sociaux, met littéralement fin à l’anonymat.

Pour l’instant, FindFace ne fonctionne qu’avec un seul réseau social, vkontakte (l’équivalent russe de Facebook), mais cela suffit pour mesurer la révolution à venir. Premier réseau social dans les pays russophones, avec 350 millions de comptes et 80 millions d’usagers par jour, vkontakte (vk.com) constitue une formidable rampe de lancement pour cette nouvelle technologie. Il est déjà possible d’identifier la plupart des Russes de moins de 40 ans, puisqu’une très large majorité d’entre eux disposent d’un compte sur vkontakte, sur lequel figurent des photographies et des détails sur l’identité: nom, prénom, âge, lieu de vie et parfois même un numéro de portable. Il reste deux conditions pour que FindFace fonctionne: il faut que la personne recherchée dispose d‘un compte sur vk.com et que la photographie utilisée soit de qualité suffisante.

Egor Tsvetkov, photographe inquiet

FindFace est disponible en ligne depuis février. Mais sa renommée n’a explosé qu’en avril, après qu’un photographe russe de 21 ans a voulu alerter l’opinion publique des dérives totalitaires ouvertes par l’application. Egor Tvetskov a photographié à leur insu des dizaines d’inconnus dans le métro, puis a posté en ligne début avril son travail, baptisé «Your face is big data». On y voit, pour chaque individu identifié, le cliché réalisé par Tsvetkov juxtaposé à une photo de la même personne provenant de son compte vkontakte. Tsvetkov a surtout réussi à créer un buzz médiatique autour de l’application, dont le nombre de téléchargements a explosé de manière exponentielle (il dépasse désormais les 450 000). Egor Tsvetkov affirme avoir identifié 70% des jeunes pris en photo. Mais le taux d’identification recule de moitié avec les personnes plus âgées, à cause de leur présence moindre sur les réseaux sociaux. Cela correspond grosso modo aux estimations faites par les concepteurs de FindFace, qui avancent un taux d’identification de 73%.

Plus fort que Google

L’algorithme développé par la société NTechLab (propriétaire de FindFace) a d’ailleurs battu à plate couture Google et sa technologie concurrente FaceNet lors d’un concours d’identification organisé par l’Université de Washington en décembre dernier.

Quelques jours après le buzz initial, les abus ont fleuri sur l’internet russe. Un groupe d’internautes en croisade contre la pornographie s'est mis à utiliser FindFace pour révéler l’identité réelle de centaines de jeunes femmes russes ayant posé nues dans des films et des magazines ou se prostituant sur la Toile. Certains sont allés plus loin en harcelant les jeunes femmes et leurs proches, grâce au réseau social vkontakte, suscitant une forte controverse dans les médias russes.

La porte ouverte à tous les abus

Interrogé par courriel sur de possibles dérives, le PDG et fondateur de NTechLab Artem Kuharenko déplore certaines utilisations: «NTechLab est prêt à collaborer et à aider les institutions étatiques et les forces de l’ordre dans le monde entier pour stopper l’usage illégal de notre technologie. Nous développons également une technologie qui nous permettra de traquer automatiquement les intrusions sur une base quotidienne». Il imagine que la police russe «utilise déjà FindFace dans ses tâches quotidiennes».

Nul doute que cette technologie va bientôt embrasser le monde entier. Artem Kuharenko négocie actuellement dans la Silicon Valley avec des «sociétés dans différents domaines: sites de rencontres, sécurité, e-commerce et institutions gouvernementales (…) NTechLab envisage de travailler avec des services de rencontre globaux comme Badu».

Les perspectives de l’identification faciale paraissent immenses. Rassurantes pour ceux qui craignent la petite délinquance, effrayantes pour les défenseurs des droits de l’homme. «Cette technologie présente un risque tout particulier pour les activistes de la société civile et les opposants» estime Sarkis Darbinyan, avocat et membre de RosComSvoboda, une organisation qui défend la liberté d’expression sur l’Internet. «Il est désormais très facile de ficher en temps réel les individus participants à des rassemblement. Cela facilite le contrôle de ces individus. C’est une nouvelle menace pour la société civile, en particulier dans le contexte russe où l’État limite les droits des citoyens».

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