Dans le ventre de Nant de Drance

Le percement de la galerie d’accès à la future centrale se termine.A Emosson, 300 ouvriers travaillent sur le projet

Dans le ventre de Nant de Drance

Valais Le percement de la galerie d’accès à la future centralese termine

A Emosson, 300 ouvriers travaillent sur le projet

Une voûte longue d’une centaine de mètres et haute d’une dizaine, vaguement éclairée par les phares d’un minibus. Au sol, une boue grisâtre. Nous sommes 400 mètres sous terre, dans ce qui sera d’ici à 2017 le cœur de l’usine hydraulique de Nant de Drance. Terminée, cette caverne abritera six pompes-turbines qui produiront l’équivalent d’une centrale nucléaire: 900 mégawatts de puissance installée.

La centrale turbinera ou pompera l’eau entre les barrages d’Emosson et du Vieux-Emosson en fonction de la quantité d’électricité produite dans toute l’Europe. Un puits blindé souterrain de 350 mètres reliera les ouvrages. «A midi, le photovoltaïque produit énormément, l’électricité arrive en masse sur le réseau et elle est bon marché», explique Michael Wider, chef de la division Energie Suisse chez Alpiq, propriétaire à 54% du projet de Nant de Drance. «Mais au lever et au coucher du soleil, la demande en électricité est importante et la production solaire faible. C’est le bon moment pour turbiner et produire une énergie qui se vendra cher. Une installation de pompage-turbinage, c’est un régulateur du réseau.» Il faudra quelques minutes aux énormes machines pour réagir aux soubresauts de la production solaire et éolienne et la compenser au quart d’heure près. Il n’existe que quatre projets de ce genre en Suisse et quelques-uns en Autriche et en Norvège.

Pour l’instant, le saint des saints est une cathédrale de silence taillée dans le granit gris. Pas un ouvrier n’est à l’œuvre alors qu’il faut encore dynamiter le sol couche après couche jusqu’à obtenir une hauteur de 52 mètres. «Tant que le tunnelier n’est pas arrivé jusqu’ici, la «caverne», comme on l’appelle, n’est pas une priorité», explique Léonard Lathion, ingénieur responsable de la direction locale des travaux.

Le tunnelier, c’est le monstre de 142 mètres qui a percé le Lötschberg. Alors qu’il a déjà avalé plus de 5 kilomètres, il lui reste 300 mètres pour rejoindre le cœur de la centrale. Une étape importante du chantier: elle signera la fin du percement de la voie d’accès principale à la caverne.

Une silhouette orange se découpe dans la pénombre, accoudée à une balustrade. Les hommes sont rares ici. Le géant travaille presque seul dans un monde futuriste. Appuyé contre les parois arrondies du tunnel par d’énormes vérins, il presse et tourne contre le granit. «La roche est dure ces jours-ci, et nous n’avançons que de 9 mètres par jour au lieu de 20», s’inquiète Léonard Lathion.

Ses entrelacs de tuyaux, de tapis roulants et d’échafaudages vibrent avec un bourdonnement sourd. Plus on s’approche du lieu du percement, plus il fait chaud. C’est que le frottement dégage quelque 150 degrés. L’eau de refroidissement dégouline sous les pieds de la machine. Des ouvriers plantent les ancrages qui permettront de stabiliser la voûte friable avant de la bétonner. Ils sont le plus souvent portugais ou italiens et ont déjà travaillé sur des chantiers du même genre. «Quand on a fait une fois un tunnel, on n’a plus envie de faire autre chose, explique Léonard Lathion. C’est un monde avec une atmosphère particulière.»

Cette construction titanesque, devisée à 1,8 milliard, compte de nombreux chantiers parallèles. De toutes parts, on perce des galeries. On creuse le puits blindé. On rehausse le mur du barrage du Vieux-Emosson d’un bon tiers afin de doubler sa capacité. Sur les rives du lac d’Emosson, on bâtit des prises d’eau aussi grandes que des immeubles de quatre étages que l’on immergera ensuite plus loin dans le lac. On répare les machines victimes de pannes liées au taux d’humidité. 300 ouvriers se sont installés dans des containers empilés sur plusieurs étages au Châtelard depuis le début du chantier fin 2008. Le paisible hameau a multiplié sa population par dix. Et les curieux affluent pour voir la partie émergée des manœuvres.

«Quand on a fait une fois un tunnel, on n’a plus envie de faire autre chose»

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