La vie libre et audacieuse d’Edith Boissonnas

Amie de Jean Paulhan, la Genevoise a publié six recueils de poésie chez Gallimard, testé les effets de la mescaline avec Henri Michaux et participé aux débuts de l’art brut. Une figure à redécouvrir

Genre: récit/correspondance
Qui ? Edith Boissonnas, Henri Michaux, Jean Paulhan
Titre: Mescaline 55
Chez qui ? Préface de Muriel Pic

Chez qui ? Ed. Claire Paulhan, 286 p.

Qui ? Edith Boissonnas, Jean Dubuffet
Titre: La vie est libre. Correspondance et critiques 1945-1980
Chez qui ? Zoé, 208 p.

Entre 1930 et les années cinquante et soixante, la littérature de Suisse romande est marquée par l’apparition simultanée de voix féminines novatrices. Corinna Bille, Catherine Colomb, Alice Rivaz et Monique Saint-Hélier sont de la même génération. Elles ont connu le succès, en Suisse et en France, parfois l’oubli, puis une «revie». Leurs livres sont réédités, ils sont étudiés dans les écoles et les universités, font l’objet d’études et de thèses, les chercheurs cherchent à les arracher à l’assignation à une écriture «féminine». Ce sont des romancières, des conteuses. Edith Boissonnas, leur contemporaine, écrivait de la poésie, des essais, des articles. Est-ce pour cela qu’elle a sombré dans l’oubli? Deux parutions récentes mettent en évidence l’audace et la singularité de cette femme: La vie est libre et Mescaline 55 . Le premier ouvrage montre la naissance de l’idée d’art brut et reflète la longue amitié entre Jean Dubuffet et la Genevoise; le deuxième réunit des lettres et des réflexions échangées par Henri Michaux, Jean Paulhan et Edith Boissonnas à propos d’une expérience d’écriture sous drogue. Tous deux sont préfacés par Muriel Pic qui dirige le projet du Fonds national suisse (FNS) ­à l’Université de Neuchâtel, où sont déposées les archives des Boissonnas.

Edith Boissonnas naît en 1904, à Baden, et fait sa scolarité à Genève où la famille a déménagé. Très vite, elle se rebelle, d’abord contre la «misogynie» de son père médecin puis, toute sa vie, contre la domination masculine. Elle fait la connaissance de Charles Boissonnas, un chimiste qu’elle épouse en 1927 et suit aux Etats-Unis. Auparavant, elle a voyagé en Espagne et en Angleterre, en dépit d’une santé physique et psychique chancelante qui restera toujours fragile. Avant la guerre, elle se fait des amis à Paris, rencontre Jean Paulhan qui l’introduit auprès du Collège de sociologie, animé par Roger Caillois, Georges Bataille et Michel Leiris, dans une volonté d’intervenir dans le débat politique. Edith Boissonnas est aussi liée à ces trois écrivains par leur passion mutuelle pour la tauromachie. A la fin de 1939, elle est contrainte de rentrer en Suisse: elle n’a pas de passeport français, même si les autres membres de sa famille sont installés à Sanary-sur-mer depuis 1924. Elle rejoint donc Boissonnas à Neuchâtel où il enseigne à l’Université. Pour elle, c’est une mise à l’écart; elle supporte mal le climat de censure et la neutralité du pays. Les années de guerre seront un temps de lecture, d’écriture, de solitude et de frustration. Aussi, dès la Libération, elle se réinstalle à Paris. Elle vit avec son mari une union heureuse et durable mais très libre. Elle retrouve Paulhan, ils tombent amoureux et engagent une longue liaison, avec des interruptions et d’autres amours, mais leur complicité perdurera jusqu’à la mort de Paulhan. Il l’introduit auprès de la NRF dont elle deviendra par la suite une collaboratrice assidue, écrivant des articles sur les artistes qu’elle côtoie: Masson, Braque, Giacometti, Fautrier, Michaux, Dubuffet… En 1946, son premier recueil de poèmes, Paysage cruel, paraît chez Gallimard. Cinq autres suivront, toujours chez Gallimard: Demeures (1950), Le Grand Jour (1955), L’Embellie (1966), Initiales (1971) et Etudes (1980).

En été 1945, Paulhan et Dubuffet rencontrent les Boissonnas à Genève où ils sont en rapport avec le psychiatre Georges de Morsier. Ils font des repérages pour l’art brut, amorce d’un trajet qui amènera à l’établissement de la Collection de l’art brut à Lausanne en 1976. A l’automne, installée à Paris, Edith voit des toiles de Dubuffet chez Paulhan. Elle consacre un poème au travail du peintre, qu’il traite comme un fétiche et prend partout avec lui. «La vie est libre», ils en sont convaincus tous les deux. Ils revendiquent cette liberté «vis-à-vis de l’économie de marché et des normes bourgeoises», écrit Muriel Pic dans sa préface. Le peintre pense même qu’«il faut ouvrir des écoles pour enseigner à vivre sans but». Mais leur conception de la liberté n’est pas la même: «Pour Dubuffet, la sauvagerie, la folie, l’enfance, indemnes des normes culturelles font l’œuvre à l’état brut; pour Boissonnas, une œuvre n’est possible que d’être consciemment maîtrisée et élaborée comme style même si ce dernier revendique un état sauvage», écrit Muriel Pic. Juste après la guerre règne à Paris un bouillonnement d’art et de fêtes. Ils en profitent avec avidité. Tous deux fréquentent les déjeuners de Florence Gould, mécène américaine. Dubuffet fait des hôtes des «portraits à ressemblance extraite, à ressemblance cuite et confite dans la mémoire […]». Il en fait aussi d’Edith. Ils s’écrivent beaucoup, malheureusement la plupart de ses lettres à elle ont été perdues ou détruites. Mais elle écrit sur le peintre des textes sensibles, publiés en annexe. Elle apprécie son bestiaire (elle qui vit avec deux serpents), sa veine naturaliste, sa maîtrise du «coup de ciseau méchant, enfantin, et comme hébété». Lui voudrait rapatrier son écriture à elle dans le giron de l’art brut, ce qu’elle refuse. Elle sait ce que la folie comporte de souffrance et se refuse à l’idéaliser. Surtout, elle ne veut être assignée à aucune école. Ce qu’elle aime chez Dubuffet, c’est le dédain des règles.

En janvier 1955, Paulhan propose à Edith et à Henri Michaux (qui se connaissent peu) de prendre ensemble une substance hallucinogène pour en observer les effets sur l’écriture. Mescaline 55 regroupe les témoignages des trois: lettres, textes autobiographiques, poèmes. Magnifiquement édité par Claire Paulhan, illustré de dessins de Michaux et de photos, c’est un ouvrage passionnant. Deux séances ont lieu au domicile de Michaux. La première prise a été soigneusement préparée, mais l’expérience est décevante, éveille de l’hostilité entre eux. Paulhan se dérobe à la deuxième prise et résume ainsi l’avis général: «On n’en sort pas fier.» Qu’Edith Boissonnas ait pris le risque de cette «connaissance par les gouffres», bien avant que les hallucinogènes soient à la mode, est une marque de plus de son audace et de sa liberté. La deuxième prise, seule avec Michaux, lui apporte des visions très organiques qu’elle tente de capter avec des mots. Des constellations de «viscères ou organismes primitifs palpitant ou des astres» la renvoient aux «vieilles sciences sacrées», astrologie, astronomie. Sur le moment, impossible d’écrire: «Comme si tout en maintenant un ou plusieurs groupes de chevaux on devait en même temps fixer un point précis.» Dans les jours qui suivent, elle note dans son Journal pour moi seule les effets dont elle peine à sortir. De Michaux, on connaît bien les dessins et les textes issus de son expérience des drogues. Boissonnas, elle, est novice; le tourbillon des images surgies – mais d’où? – la fascine et l’effraie à la fois: elle ne satisfera plus cette curiosité qui risque de lui coûter trop cher. Mais ses premières expériences, livrées à chaud, sont captivantes.

Edith Boissonnas (1904-1989). Une joie de vivre, animale, me secoue, Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel du 26 septembre 2014 au 31 mars 2015. Edith Boissonnas. L’écriture à l’état brut, colloque aux Universitésde Neuchâtel et de Lausanne, les 25 et 26 septembre.

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Edith Boissonnas

«Le Centre de gravité», 1956

«Mon père plus sensible que cruel/Tentait de m’assigner une catégorie./Rien à faire. Je ne jouerais jamais le jeu»