Portrait

Dans le Val d'Anniviers, André Abbé fait revivre Pinsec

Accroché à une pente du val d’Anniviers, Pinsec, 33 habitants, a peur que le monde oublie jusqu’à son existence. Heureusement, il y a ce chef du village, qui ranime les traditions et lui redonne vie

C’est un «raccard» posé depuis 200 ans sur le toit du village, comme une vigie qui épierait les mouvements suspects alentour. Mais point d’ennemi par ici, l’étranger est le plus souvent un placide randonneur qui s’en va arpenter le bisse des Sarrasins. André Abbé, dit Dédé, aime à le recevoir dans la cave du raccard en question, restaurée en 2010 grâce au soutien de la commune d’Anniviers et de quelques 150 bénévoles qui ont relevé les manches et beaucoup transpiré.

Dedans, 150 gobelets en bois portent le nom de ces volontaires. On y voit aussi cinq vénérables tonneaux (le plus ancien a été fabriqué en 1854) contenant 160 litres de Rèze, 147 litres de Petite Arvine, 87 litres d’Ermitage, le quatrième du Cornalin et le dernier 60 litres de Malvoisie.

«Il faut même ferrer les poules»

Ces vins du Glacier sont rugueux, boisés, inégalement bons mais très authentiques. Dédé Abbé invite à les goûter, accompagnés de viande séchée, de fromage et de pain. Sur une planchette, à l’écart des autres, dix gobelets sont posés. Dédé Abbé explique: «Chacun d’entre eux a appartenu à un villageois aujourd’hui décédé. L’usage veut qu’on le perce afin que personne ne s’en serve plus mais leurs enfants nous ont demandé de ne pas le faire parce qu’ils veulent boire dedans quand ils reviennent au village».

Pinsec, à 1300 mètres, construit sur une arête entourée de combes raides, pentu au point «qu’il faut même ferrer les poules», recense 33 habitants, dont deux enfants. En 1950, ils étaient près de 200. Il y avait autant de vaches, 80 chèvres, 40 moutons, une dizaine de mulets.

Un enfant du pays

Il se dit que lorsqu’un non-Anniviard passait jadis dans le village, on l’observait par la fenêtre, et que maintenant, on regarde attentivement quand une vache passe. «Les gens sont peu à peu descendus dans la plaine pour trouver du travail», résume Dédé. Lui est resté. Il est marié à une Bretonne qui fut saisonnière avant de s’affirmer Valaisanne, a deux enfants.

Il travaille à la voirie d’Anniviers mais il est avant tout le Président de la société du village depuis 20 ans, réélu tous les 3 ans à main levée et à l’unanimité, parce qu’il est très estimé – et parce qu’il est l’unique candidat.

Il est avant tout enfant du pays, un vrai Pinchaki (habitant de Pinsec). Le père a élevé du bétail, a fait le cantonnier, a eu 5 enfants et a nourri tout le monde avec la production de la ferme (viande, fromage et légumes). La maman était au four et au moulin, dans la cuisine et dans les champs pour faire les foins.

«Je pleurais quand je m’éloignais du village»

«Petit, j’aimais tellement mon village que je pleurais quand je m’en éloignais pour aller à l’école de Vissoie». En 1950, il y avait 40 écoliers à Pinsec. Et l’une des fiertés d’André est d’avoir contribué à transformer l’ancienne école en un gîte assez luxueux de 15 chambres avec repas servis midi et soir.

La pension a ouvert en 2013, en même temps que le bisse des Sarrasins, l’autre grande gloire des Pinchakis. L’été, jusqu’à cent promeneurs par jour l’empruntent depuis Pinsec jusqu’à Vercorin. L’ancien aqueduc d’une longueur de 10 kilomètres irriguait les pâturages jusqu’en 1800. «Nous avons commencé sa rénovation en 2000, c’est un objet patrimonial exceptionnel» se félicite Dédé Abbé.

Depuis des lustres, les Pinchakis aiment à dire: «Avant de lâcher, on ne lâche pas». Un mot d’ordre réactualisé avec la fusion en 2009 de six villages en une seule commune dite d’Anniviers. «En morte-saison, il n’y a que 2 700 habitants, la fusion était inévitable pour rassembler les services mais nous avons toujours peur, nous Pinchakis, d’être oubliés.»

Un généreux coup de main

Pinsec se rappelle donc au bon souvenir de tous en multipliant les preuves de son existence. Après la cave dont les interstices des madriers ont été remplis avec de la mousse de la forêt dans la plus pure tradition, le four à pain a été lui aussi rénové puis l’ancien parc des chèvres a été transformé en une salle villageoise. Un coût de 70 000 francs, qui aurait pu être nettement plus élevé si les gens n’avaient pas tous donné un coup de main gracieusement.

«La commune d’Anniviers et la Loterie romande ont assuré le financement ainsi que l’Aide suisse aux communes de montagne qui a mis 25 000 francs. Je me souviens que c’était un type de Bâle qui est venu pour estimer le coût. Nous l’avons invité à manger mais il a refusé, de peur de se compromettre. On l’a tout de même convaincu que ce repas était juste une politesse», raconte André.

Le car postal s’arrêtera à nouveau

Toutes ces réalisations ont réveillé Pinsec. Vin chaud du Nouvel An, chasse aux œufs à Pâques, fête patronale le 13 août (messe, apéro, repas, fifres et tambours, tombola, disco le soir), corvée villageoise de bois cinq fois par an pour chauffer le four à pain (réalisation de 120 pains au seigle et au froment à chaque fournée). Projet: un musée des vieux outils qui ouvrirait dans un ancien abattoir. «Le problème est que les gens hésitent encore à nous prêter leurs matériels d’époque», regrette André.

Mais le meilleur reste à venir pour les Pinchakis: en septembre, le car postal s’arrêtera à nouveau à Pinsec à raison de trois haltes quotidiennes. Dédé Abbé montera dedans: direction Sierre, puis l’aéroport de Genève, puis les Etats-Unis. Un vieux rêve: faire la mythique route 66 en Harley-Davidson. Et s’il pleure en s’éloignant de Pinsec, ce sera par émotion du devoir accompli qui apaise l’âme.


Profil

1967: Naissance à Sierre.

1986: élu Président de la société du village de Pinsec.

2010: restauration du plus vieux raccard du village.

2013: réouverture du bisse des Sarrasins.

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