Villon, ce frère moderne

Le prince des rues et des vers possède enfin son volume en Pléiade. Rencontre avec l’âme du projet, la médiéviste Jacqueline Cerquiglini-Toulet

Genre: Poésie
Qui ? François Villon
Titre: Œuvres complètes
Edition établie par Jacqueline Cerquiglini-Toulet, avec la collaboration de Laëtitia Tabard
Chez qui ? Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 912 p.

Villon, qu’est-ce que c’est? 3000 vers tout au plus; des bribes de biographie lâchées à la rime ou dans quelques procès-verbaux judiciaires… Et une légende tenace, vibrante, qui séduit depuis toujours l’apprenti voyou et aussi, secrètement, l’honnête homme – la mala vida des ruelles parisiennes au XVe siècle, le meurtre du prêtre Philippe Sermoise, la basoche et la bamboche, le point d’interrogation qui barre le destin de Villon après son bannissement de Paris le 5 janvier 1463 suite à une énième rixe: archétype du mauvais garçon et du poète maudit. Mais la «légende», étymologiquement, c’est aussi «ce qui doit être lu» - legenda: de l’homme à l’œuvre, Villon, c’est alors cette poésie directe, joyau à la fois brut et vif, coup de poing et coup au cœur, qui fascina Rabelais, Rimbaud et Reggiani, Boileau (même lui!), Banville ou Brassens.

Une longue injustice a voulu que Villon ne puisse se prévaloir d’un volume de «Pléiade» tout à lui – il apparaissait bien dans le Poètes et romanciers du Moyen Age publié en 1952 sur la base des travaux d’Albert Pauphilet, mais c’était pour y être coincé entre Jehan Régnier et Jean Molinet… L’affront est désormais lavé, la prestigieuse collection de la maison Gallimard venant de lui dédier un plein volume de son Graal à reliure en cuir pleine peau – le 598e de son histoire éditoriale.

Pour mener à bien l’opération, Hugues Pradier, le directeur de la «Pléiade», s’en est remis à la grande médiéviste Jacqueline Cerquiglini-Toulet. Dans son petit appartement du VIIe arrondissement de Paris dans lequel les piles de livres semblent faire office de murs porteurs (4e étage sans ascenseur, Villon se mérite), cette professeure à la Sorbonne (elle a également enseigné à l’Université de Genève), éminente spécialiste de l’œuvre de Guillaume de Machaut et de Christine de Pizan, résume l’aventure: «Hugues Pradier a pris contact avec moi en 2009. J’avais donné des cours sur Villon, écrit des articles sur lui… J’ai vite accepté l’offre. Je me suis attelée à cette tâche pendant un peu plus de quatre ans, c’était passionnant. Et le volume a du succès, me suis-je laissé dire…»

Mais avant de voir naître ce beau livre, il aura fallu régler un problème de taille au sens le plus concret du terme: la minceur de l’œuvre villonienne risquait en effet de ne pas suffire à remplir les gabarits minimaux (un petit millier de pages) de la collection. Décision a donc été prise d’y ajouter un conséquent dossier (ce qui avait déjà été le cas pour le Lautréamont de 2009): aux vers et à leur traduction s’additionnent donc des documents d’archives (lettres de rémission, appels au parlement, procès-verbaux, etc., traités par Laëtitia Tabard) et surtout une série de «Lectures de François Villon», évocations du poète qui, en l’occurrence, s’étendent d’un Sermon joyeux anonyme de 1464 à un extrait de Corps du Roi, roman de Pierre Michon publié en 2002, en passant par Marot, Nerval, Verlaine, Apollinaire, Valéry, Cendrars, Queneau ou Céline. «La «Pléiade» a été d’accord avec cette façon de faire, explique Jacqueline Cerquiglini-Toulet, pour autant que la taille du dossier n’excède pas celle de l’œuvre et de sa traduction.»

La traduction, justement. Typographiquement, l’option choisie est novatrice: contrairement à une pratique très répandue, la version originale en ancien français est donnée sur la page de droite (la «belle page» en termes d’imprimeur, celle qui se présente en premier à l’œil du lecteur), la traduction se voyant «reléguée» en page paire. «J’ai beaucoup insisté pour qu’on adopte ce dispositif, dit Jacqueline Cerquiglini-Toulet. Je voulais que le public se confronte en premier lieu à la beauté de la langue de Villon.» En deçà du principe de plaisir, c’est aussi la méthode de traduction choisie qui a dicté cette façon de faire: il s’agissait de ne pas frôler le sacrilège en «repoétisant» Villon en français moderne, mais plutôt d’offrir une aide minimale au lecteur par une transcription la plus précise possible. Pourquoi minimale? Pour que l’on fasse l’effort d’entrer dans une langue qui se rapproche déjà beaucoup de la nôtre. De fait, lorsqu’il s’agit d’évoquer un Age d’or, l’auteur anonyme de la Vie de saint Alexis, l’un des plus anciens textes à pouvoir être dits francophones, écrit: «Bons fut li secles al tens ancïenur»; Villon, lui, écrit: «Mais ou sont les neiges d’anten?»

«J’ai essayé, poursuit Jacqueline Cerquiglini-Toulet, de respecter le vers, sa longueur (mais l’octosyllabe de Villon est souvent trop court pour le français moderne), son rythme. La rime, non, cela donnait souvent de la poésie de mirliton…» A ce travail de traduction au sens strict s’est ajoutée une tâche peut-être de plus grande ampleur encore: il a fallu contrôler la cohésion de l’ensemble de l’œuvre traduite, au niveau lexical comme à celui du ton, puis s’assurer de sa lisibilité – «Ce sont les Ballades en jargon qui m’ont posé le plus de problèmes à ce niveau: j’ai relu mes traductions trois mois après les avoir écrites, et je n’en comprenais plus un mot. J’ai dû recommencer.»

Au final, ce travail est remarquable, et achève de garantir à Villon son statut de frère humain pour nous tous. Oui, il nous parle: «Je congnois tout fors que moy mesmes», répète-t-il dans la «Ballade des menus propos» – expression du vertige qui nous prend encore face à la découverte de l’évanescence de notre propre identité. Les neiges d’antan? «Villon, c’est une poésie du temps qui passe, dit Jacqueline Cerquiglini-Toulet, et de la conscience de cette fuite – même au niveau de la langue, d’ailleurs: il sait, et il le dit, qu’il ne parle plus l’ancien français des siècles précédents.» La «Ballade des pendus»? «On a souvent dit que Villon est un poète de la mort, mais je ne partage pas cette interprétation. C’est un poète de la mort et de la vie: il y a chez lui une célébration du corps qui me paraît tout à fait contemporaine, à l’opposé en tout cas du mépris que l’on peut trouver chez un Pierre de Nesson (1384-1442, auteur des Vigiles de la mort, ndlr), qui ne voit dans l’organisme qu’un «sac a fiens puant».» Ainsi, lorsque, dans le Testament, Villon donne la parole à la Belle Heaumière rattrapée par «Viellesse felonne», c’est pour la laisser ressusciter le souvenir de «Ses gentes espaulles menues,/Ses braz longs et ces mains traictises,/Petiz tetins, hanches charnues»…

Peut-être pourra-t-on alors en conclusion réassocier l’homme et l’œuvre dans un même programme, qui consisterait à opposer à la fatalité du malheur une forme d’intensité vitale. C’est en tout cas ce que Villon semble proposer, toujours dans le Testament: «Morrai ge pas? Oy, se Dieu plaist!/Mais que j’aye fait mes estraines,/Honneste mort ne me desplaist.» Ou, dans la traduction qu’en donne Jacqueline Cerquiglini-Toulet: «Ne mourrai-je pas? Oui, s’il plaît à Dieu!/Mais, pourvu que j’aie pris du plaisir,/Une bonne mort ne me déplaît pas.»

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Boileau

«Art poétique» (1674)

«illon sut le premier, dans ces siècles grossiers,/Débrouiller l’art confus de nos vieux Romanciers»