Virginie Despentes, à l’écoute des pulsions du monde

La romancière raconte la fabrique de «Vernon Subutex», son grand œuvre, dont le second tome vient de paraître

Genre: Roman
Qui ? Virginie Despentes
Titre: Vernon Subutex, tome II
Chez qui ? Grasset, 400 p.

Nous avions laissé Vernon Subutex au coin de la rue. Ce disquaire jadis branché, devenu un pauvre parmi d’autres, avait rejoint les SDF à la fin du premier tome du roman qui porte son nom. Une foule de personnages – amis égoïstes, célibataires désespérées, quinquas abattus, ados voilées ou tatouées, ex-stars du porno, producteurs salauds, traders, spécialistes des réseaux – escortaient sa chute. On les retrouve dans ce second tome de Vernon Subutex, un deuxième temps, un peu moins noir mais toujours aussi perméable aux pulsions déroutantes du monde contemporain, qui raconte avec une lucidité mêlée de rage et de nostalgie les destins d’anciens rockeurs, d’ex-punks, de ceux qui s’habillaient de noir dans les années 1980 et qui trouvaient qu’avoir l’air fauché, c’était cool. Avec un sens aigu de l’observation, ultrasensible à toutes les vibrations qui agitent la toile sociale, Virginie Despentes tisse une symphonie du présent, miroir de toute une génération un peu fêlée. Et elle nous entraîne, le temps d’un entretien, dans la fabrique de Vernon Subutex.

Samedi Culturel: Deux tomes, déjà 800 pages. Un troisième arrive. Pour vous mouvoir dans ce texte multidimensionnel, vous êtes-vous munie d’un plan?

Virginie Despentes: Au début, je ne savais pas que Vernon Subutex ferait trois tomes. Mais, comme toujours, j’ai fait un plan. Puis, comme d’habitude, je l’ai changé en cours de route, et encore une fois, à la fin, en dernière étape: j’ai beaucoup repris l’ordre des chapitres.

Faut-il des années pour mûrir une telle saga?

J’ai commencé à prendre des notes, il y a trois étés. L’idée d’un chanteur connu qui allait mourir, qui laissait un témoignage – enregistré ou écrit – à un autre garçon, son ami, du même milieu que lui mais pas connu, et qui allait perdre son appartement… est née. Des personnages sont arrivés durant l’automne et l’hiver qui ont suivi. Je pensais d’abord à un roman assez court. J’écrivais sans trop me poser de questions, dans des dossiers séparés. C’était un peu chaotique, mais normal. Quand j’ai tout rassemblé et relu mon premier jet, je me suis rendu compte que j’avais plus de mille pages. J’ai voulu couper, mais, à force, j’ai senti que j’arrivais à un point où j’allais perdre le fil. Là, mon éditeur m’a dit: fais-en deux tomes… Et j’ai réalisé que j’en voulais un troisième. La fin très ouverte du deuxième donnait envie d’aller plus loin…

Que vous amène le feuilleton?

Ça valait le coup d’essayer. Ça permet plus de choses. Ça désacralise. Vous pouvez recorriger, refaire, remanier. Vous remettez de l’énergie, de la souplesse chaque fois. En fragmentant le texte, tout s’est allégé, et ça me plaît. C’est un rendez-vous rigolo avec les lecteurs, ça change le rapport: le contrat est plus ludique. Il y a quelque chose de réconfortant, pour moi, là-dedans.

«Vernon Subutex» colle incroyablement au présent. Vous êtes tout le temps à l’affût pour nourrir votre texte?

Quand je suis en train d’écrire, je note beaucoup de trucs mentalement. Ce n’est pas un collage, disons plutôt un nid. J’assemble des éléments pour qu’ils prennent forme, qu’ils tiennent ensemble, que ça ressemble à autre chose qu’à des pièces posées les unes à côté des autres. J’aime beaucoup faire ça.

Vos personnages ont une autonomie? Vous surprennent-ils?

Je n’ai pas ce rapport-là avec les personnages, mais avec les chapitres. Parfois, au bout de dix ou quinze pages, je comprends tout à coup ce que je suis vraiment en train de faire… J’écris, ça me semble plat d’abord; parfois pendant longtemps. Et d’un coup, ça décolle! Ça se passe comme ça pour tous mes livres: à un moment donné, je comprends le sens qu’a le livre…

C’est la part visionnaire du romancier qui découvre, en écrivant, ce qu’il est en train d’écrire…

Oui, et une part un peu dingue. Je ne suis sans doute pas la seule à qui ça arrive. Il faut s’obstiner pour continuer à écrire alors qu’on a l’impression que ça ne marche pas. Je pense que c’est la différence entre les gens qui écrivent et les autres: ceux qui écrivent sont ceux qui se sont obstinés.

Comment passez-vous d’un personnage à l’autre?

Je lis un auteur précis en fonction du personnage. Ce n’est pas du plagiat – j’en suis incapable, pas assez précise pour ça – mais plutôt une sorte d’«infusion». Par exemple Charles, le premier personnage du tome II, correspond à une lecture de la correspondance de Bukowski. Je l’ai alimenté avec d’autres, mais lire Bukowski me met dans une espèce de musique, un truc un peu différent du mien. Les auteurs hésitent en général à se laisser influencer par d’autres pendant qu’ils écrivent. Là, c’est ce que je cherche à faire. J’ai lu Annie Ernaux pour un autre personnage… J’ai une idée de départ précise, aussi, pour chacun des personnages. Pour Sylvie, par exemple, c’est l’image de son fils qui s’en va et elle qui passe toute sa matinée sur Internet à lire des horoscopes… Pour La Hyène, dans le tome II, c’est son appartement complètement vide. Ce sont des rituels qui me permettent d’enraciner mes personnages…

Ils ont une bande-son?

Non. J’écoute toujours la même chose quand j’écris. J’ai tendance à mettre le même disque, pendant deux ou trois mois. Encore un rituel! J’ai beaucoup écouté le dernier Björk en faisant les corrections du tome II – un disque que je n’écouterais pas tout seul.

Dans ce second tome, la dimension politique s’intensifie. Diriez-vous que c’est un livre engagé?

Ce qui se passe politiquement autour de nous, en Europe en ce moment, ce qui nous arrive me préoccupe, comme beaucoup de gens je crois. Mais je ne suis pas engagée, au sens où je ne défendrais pas une thèse. Je cherche plus que je ne trouve. Par contre, on est nombreux à se demander ce qui se passe… On voit que les choses se transforment sur plein de niveaux, que ça bouge à toute vitesse. Tout ça me travaille énormément… Cette sensation partagée, je m’en rends compte en parlant avec les lecteurs du livre, que quelque chose se renouvelle complètement, et plus vite que ce qu’on est capable de comprendre…

La génération, née autour de Mai 68, a peut-être négligé le politique. C’est ce qui la rattrape aujourd’hui?

C’est pas tellement qu’on a négligé le politique, mais qu’on a eu confiance. On a eu l’impression, à un moment donné, que les choses n’allaient plus bouger beaucoup. Qu’elles étaient supportables comme ça. Inéluctables aussi, parce qu’on nous l’avait dit. On a cru que s’engager ne servait à rien, puisqu’on finissait de toute façon corrompus ou perdants. En France, où il y a eu beaucoup d’orgueil, où on croyait être la nation de ceci ou de cela, on prend conscience que la réalité n’est plus du tout ce qu’on avait en tête.

Le constat est dur, mais dans ce second tome, un collectif se recrée aux Buttes-Chaumont. Une piste?

Je crois. Une des choses dont on souffre aujourd’hui, c’est de ne plus pouvoir s’inscrire au sein d’un groupe qui ne serait ni notre couleur de peau ni notre religion de naissance; c’est comme si seuls le couple ou la famille étaient des formes de vie valables. Or ça nous isole. Je crois au groupe – même si c’est compliqué, comme on le voit dans le livre. Je suis beaucoup allée en Espagne ces derniers sept-huit ans. Avoir vu les Espagnols se rassembler autant m’a influencée.

L’expérience espagnole nourrit le livre?

Oui. Cela me semblait un peu gratuit au début – on se rassemble, on discute; on se rassemble, on discute –, un peu dérisoire, par rapport à tout ce qui arrivait à l’Espagne. En même temps, il y avait là une façon de pas se laisser complètement abattre. Aujourd’hui, en voyant le résultat des élections, on se dit qu’il y avait peut-être de quoi changer les choses, de quoi reprendre un peu de pouvoir sur le réel. Au bout de quatre ou cinq ans de discussions, on finit par avoir des idées, par mettre au point des programmes de gestion différente. C’est important d’avoir des idées alternatives.

Les réseaux sociaux sont omniprésents dans le premier tome, on s’en méfie plus dans le deuxième…

Le premier tome est très Facebook: chacun émet – en réseau, mais chacun émet; tandis que le deuxième est plus WhatsApp, avec des conversations de groupe, des rendez-vous. Plus tard, ils tentent d’échapper au réseau qui peut nous contrôler et nous dénoncer. Mais je n’ai pas un jugement de valeur négatif sur les réseaux sociaux. Je les utilise beaucoup, j’aurais du mal à m’en passer. Mais par contre, je me dis qu’on ne sait pas encore à quel point ça peut se retourner contre nous, à un moment donné. Il faudrait être capable de devenir vraiment souterrain.

Vernon fait une expérience chamanique. C’est une vraie ouverture, pour vous?

L’Espagne est beaucoup plus ouverte à l’Amérique latine que la France ne l’est à ses anciennes colonies. Or l’Amérique latine est travaillée par l’idée du chamanisme. Ça m’intéresse. Beaucoup de gens font de la politique et sont dans le chamanisme en même temps. Leur façon de lier les deux est intéressante: cela amène un autre rapport à l’écologie, aux animaux, à la conscience. Il y a une piste sacrée, non religieuse, qui me touche. Je vais beaucoup en librairie et je vois que c’est quelque chose qui ne travaille pas que moi. C’est vite ridicule, je le sais, mais en même temps, j’assume. Parce que c’est une expérience forte, je le sais pour l’avoir vécue, et c’est une expérience politique.

Quand paraîtra le troisième tome?

J’ai déjà l’architecture, j’ai commencé la rédaction des premiers chapitres. J’aimerais bien janvier prochain. Mais je suis souvent un peu optimiste.

Un tome IV, c’est possible?

Il faudra bien que je m’arrête… Mais j’ai tellement d’idées pour le troisième tome, peut-être que je n’arriverais pas à tout y mettre…

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