Interview

Vladimir Yakounine: «Le Kremlin a raison de contrer la propagande contre la Russie»

Considéré jusqu’à récemment comme l’un des hommes les plus influents de Russie, Vladimir Yakounine évoque ses relations avec Vladimir Poutine

Qualifié de proche «confident» de Vladimir Poutine par les autorités de Washington, et à ce titre frappé par les sanctions américaines, Vladimir Yakounine a été longtemps considéré comme l’un des personnes les plus puissantes et fortunées de Russie. L’été dernier, il remettait toutefois son poste de président de la compagnie des chemins de fer russes (1,2 million d’employés) qu’il avait occupé pendant dix ans. Une soudaine tombée en disgrâce auprès du chef du Kremlin? Depuis lors, les spéculations n’ont pas cessé. Le Temps a rencontré Vladimir Yakounine à Genève, où il participait aux célébrations liées aux 150 ans de la construction de l’Église russe.


Le Temps: Vous dirigiez l’une des plus grosses compagnies du monde. Cette responsabilité vous manque-t-elle?

Vladimir Yakounine: C’était une grande partie de ma vie, et cela le restera mais il y a une fin à tout. Cela avait été décidé il y a longtemps, même s’il est vrai que la crise actuelle a peut-être accéléré le processus. Mais cela n’est pas arrivé du jour au lendemain, c’était soigneusement planifié.

- Certains mettent pourtant votre départ en rapport avec le fait que l’un de vos fils ait sollicité la nationalité britannique. Cela a-t-il agacé le Kremlin, comme on le dit?

- C’est faux. Mon fils vit à Londres depuis 7 ans, il est majeur et vit sa propre vie avec sa famille. Ce n’était un secret pour personne. Nous sommes tous partie prenante d’un même univers et beaucoup de Russes vivent à l’étranger. Concernant la décision de mon fils, une personne très autorisée, au sein même du gouvernement russe, m’a assuré que cela ne représentait aucun problème lorsque je l’en ai informée. Elle-même m’a rappelé que beaucoup de membres du Parlement, voire du gouvernement, ont des liens étroits avec l’étranger. Cela n’avait donc rien d’unique.

- On vous a «offert» ensuite le poste de sénateur de la région de Kaliningrad. Mais vous l’avez refusé. Pour quelle raison?

- Ecoutez, je me suis rendu compte qu’un sénateur n’était pas autorisé à diriger une ONG internationale. Or j’ai créé avec des amis un forum mondial appelé «dialogue entre civilisations» auquel j’ai consacré quinze années de ma vie, et qui entre dans cette catégorie. La question se posait de savoir comment je pourrais le mieux contribuer à servir mon pays et mon peuple, et j’ai considéré que c’était au sein de ce forum. Je suis très reconnaissant envers le président et toutes les personnes impliquées pour m’avoir permis de faire ce choix et pour avoir accepté ma décision.

- Vous gardez de bons rapports avec le président Poutine?

- Je suis un citoyen russe. Dans mon histoire, j’ai eu des épisodes meilleurs que d’autres et j’ai sans doute commis quelques erreurs. Mais toute ma vie, j’ai servi mon pays. Et cela a été noté et respecté par le président de mon pays. Je dirais que, jusqu’à maintenant, je reste effectivement en bons termes avec le président. Il a notamment accepté le fait que mon travail dans le contexte du dialogue des civilisations était la perspective correcte.

- A cet égard, vous allez ouvrir ces prochaines semaines un institut de recherche sur cette question, à Berlin. Faites-vous partie d’un effort de lobbying entrepris par le Kremlin en Europe?

- Nous ne sommes envoyés par personne et je n’ai jamais reçu le moindre centime ou la moindre directive liée au travail de ce forum ou de ma fondation (la Fondation Saint André Premier Appelé, dont l’un des sièges est à Genève, ndlr). Il y a chaque fois la tentation de nous dépeindre comme des agents d’influence du Kremlin mais il n’y a rien de plus faux. La vérité, c’est que je suis russe et qu’il est très important de voir comment je suis perçu, compris et accepté dans certains pays étrangers. Cela dit, il est absolument normal que le Kremlin soit préoccupé par la propagande massive et les spéculations négatives qui frappent la Russie et le peuple russe aujourd’hui. Et il serait donc anormal qu’il ne tente pas de les contrer. Mais pour cela, l’État dispose de ses propres agences, de la diplomatie et des relations inter-étatiques. Nous n’avons rien à cacher. Cela n’empêche pas par ailleurs que, avec ses propres initiatives, notre Fondation puisse aussi accomplir des choses positives pour notre pays et notre peuple.

- La Suisse est-elle importante pour vous dans cette perspective?

- Souvenez-vous de Ioannis Kapodistrias (Jean Capo d’Istria) qui défendit l’indépendance de la Suisse au Congrès de Vienne, après qu’il fut le premier ambassadeur de la Russie auprès de la confédération helvétique… C’est important de noter combien sont absurdes ces dires selon lesquels la Russie ne fait pas partie de l’Europe et n’a jamais joué un rôle positif. La Russie a toujours été un Etat très influent. Et aujourd’hui, nous sommes ici pour commémorer les 150 ans de la construction de l’Église russe de Genève. Cela correspond à notre idée que nous sommes tous une grande famille, avec des querelles, avec des disputes, mais nous influençant constamment les uns les autres.

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