Les voies divines ne sont pas si impénétrables

Neurologie Des chercheurs ont observé un sentiment d’unité avec l’Univers chez des personnes souffrant de lésions dans une région spécifique du cerveau

Ce week-end, certaines personnes commémorent la mort et la résurrection du Christ. D’autres profitent simplement de quelques jours de congé bienvenus en ce début de printemps. Pourquoi les un sont-ils plus croyants que les autres? La science, et la neurologie en particulier, tente de décrypter le sentiment religieux. Les techniques d’imagerie ont notamment permis d’observer une diminution de l’activité de certaines zones du cerveau pendant la méditation ou la prière. Une étude, récemment publiée par la revue Neuron, montre que la capacité d’auto-transcendance de patients opérés de tumeurs dans cette même région augmente significativement.

L’auto-transcendance est une diminution de la conscience de soi, assortie d’une sensation de ne faire qu’un avec autrui, le monde ou l’Univers. «Comme on peut le ressentir devant un paysage en haute montagne», illustre Cosimo Urgesi, spécialiste des neurosciences cognitives à l’Université d’Udine, qui a mené cette étude. Les patients souffrant de tumeurs – récurrentes ou non – dans différentes régions du cerveau ont été soumis à un questionnaire avant et après leur opération. «Les dommages provoqués par les interventions dans l’aire pariétale [derrière le sommet du crâne, ndlr] postérieure ont induit des changements anormalement rapides de l’auto-transcendance, un trait habituellement stable», souligne le chercheur.

«C’est très intéressant, commente Andrew Newberg, de l’Université de Pennsylvanie. Et dans la ligne de mes travaux antérieurs, qui indiquent que le lobe pariétal est important pour notre expérience d’unité et de spiritualité.» En 2001, le chercheur avait mesuré l’activité cérébrale de personnes pratiquant la méditation bouddhiste tibétaine. Il avait utilisé une technique d’imagerie qui permet d’obtenir un relevé après coup, pour perturber ses sujets aussi peu que possible. Or, au plus fort de la méditation, le lobe pariétal postérieur de ces derniers était beaucoup moins actif que lorsqu’ils étaient au repos. Les mêmes observations ont été faites par la suite avec des nonnes franciscaines en pleine prière.

«La région temporo-pariétale gère la perception de l’espace, la représentation du corps et de l’extérieur», explique Cosimo Urgesi. Il se pourrait qu’une activité réduite de cette zone brouille les limites entre un individu et son environnement, voire entre lui et les autres personnes. Il est à cet égard intéressant de noter qu’Andrew Newberg a trouvé des similitudes entre l’activité neurale de l’auto-transcendance et celle du plaisir sexuel.

«Ce qui est troublant dans l’expérience italienne, relève Sebastian Dieguez, neuropsychologue au Brain Mind Institute de l’EPFL, c’est que si l’on superpose les régions lésées, on tombe pile sur le gyrus angulaire, l’aire impliquée dans les phénomènes de décorporation.» Le chercheur travaille dans l’équipe d’Olaf Blanke, qui a montré en 2002 que l’activation de cette zone très restreinte provoque des sensations de sortie du corps, de présence externe ou de dédoublement. «Des informations tactiles, visuelles et auditives convergent à cet endroit pour donner un sens d’unité», poursuit-il. Des personnes souffrant de lésions dans cette région ont, par exemple, l’impression que leur bras gauche ne leur appartient plus, que c’est celui de quelqu’un d’autre.

Le gyrus angulaire se trouve à la jonction du lobe pariétal et du lobe temporal. Ce dernier, qui se trouve entre la tempe et l’arrière du crâne, est affecté par une forme d’épilepsie qui provoque des élans mystiques. Dostoïevski en souffrait probablement [LT du 19.03.2010] . La description des visions de saint Paul et de Jeanne d’Arc, notamment de flashs lumineux, laisse penser qu’eux aussi étaient atteints de crises d’épilepsie temporale. Le neuroscientifique Michael Persinger, de l’Université Laurentienne de Sudbury, au Canada, estime pouvoir induire le sentiment d’une présence éthérée chez quatre personnes sur cinq, grâce à son «casque de Dieu». Cet engin stimule les lobes temporaux au moyen d’un faible champ magnétique. Il y a quelques années, le biologiste et fervent athée Richard Dawkins a testé la machine. Il s’est dit très déçu de ne pas avoir vécu de «communion avec l’Univers» ni d’autre sensation spirituelle. L’expérience a été plus intéressante pour un journaliste du Beobachter, muni d’un casque similaire. «Ma conscience déborde comme un verre de vin, elle veut quitter mon corps mais ne le fait pas. C’est comme une décorporation dans des jeans trop serrés», décrivait-il en décembre 2008. Les travaux de Michael Persinger manquent toutefois de crédibilité, d’autant qu’ils sont parus dans des journaux qu’il publie lui-même, note Sebastian Dieguez.

Il existe plusieurs pistes pour tenter d’expliquer scientifiquement le sentiment religieux. Il semble que la tendance à l’auto-transcendance ait une composante génétique. Par ailleurs, des chercheurs soutiennent avoir trouvé un «gène de Dieu» lié à des neurotransmetteurs. Mais leurs conclusions sont controversées. Diverses régions du cerveau seraient en outre concernées par les expériences spirituelles. «C’est mon hypothèse, commente Andrew Newberg. Ces expériences ont beaucoup de composantes différentes. Certaines impliquent le sentiment d’auto-transcendance, mais elles sont aussi associées à des éléments cognitifs, émotionnels ou perceptuels.»

Ces recherches sont-elles en contradiction avec l’existence d’un ou de plusieurs dieux? «Je ne pense pas, répond l’Américain. Nous essayons simplement de comprendre comment le cerveau est connecté à la religion.» Certaines personnes étant peut-être cérébralement mieux outillées que d’autres pour la spiritualité. «Tout cela interagit aussi avec l’environnement social», rappelle Sebastian Dieguez.

Il se réjouit du nombre croissant d’études qui viennent étoffer la «neuroscience des religions». Des chercheurs de l’Université de Cambridge se plaignent en revanche d’une lacune: «Si la religion est quelque chose qui nous vient si naturellement, comment se fait-il qu’autant de personnes, notamment en Europe de l’Ouest, y soient résistantes?» s’interrogeaient-ils, début mars, dans le New Scientist . Pour trouver la réponse, ils ont lancé un réseau interdisciplinaire de recherche sur la non-religion.

Certaines personnes sont peut-être cérébralement mieux outillées que d’autres pour la spiritualité