Voir dans le passé

Archéologie Le Musée de Bolzano dévoile aujourd’hui une nouvelle représentation d’Ötzi. Pour ces reconstitutions, les artistes se basent sur les sciences forensiques et des analyses génétiques

Comment représenter ce que l’on n’a jamais vu? Les artistes, scientifiques et autres moines du Moyen Age utilisaient une bonne dose de fantaisie pour dessiner un éléphant sans l’ombre d’une trompe pour modèle. Aujourd’hui, les archéologues sont confrontés au même problème lorsqu’ils veulent dresser le portrait d’individus disparus il y a des milliers, voire des millions d’années. La forensique et la génétique permettent d’affiner le trait, comme l’illustre la toute dernière reconstitution d’Ötzi, l’homme des glaces, réalisée pour les vingt ans de la découverte de la momie dans les Alpes italiennes et dévoilée au public aujourd’hui au Musée archéologique du Sud Tyrol de Bolzano.

«Je travaille directement sur le crâne ou sur un moulage du crâne, explique Elisabeth Daynès, de l’atelier Daynès à Paris, qui a travaillé sur toutes sortes d’hominidés. Quand nous avons reconstitué le visage de Toutankhamon, comme il s’agit d’une momie, nous ne pouvions y avoir accès. Elle a donc été passée au scanner, puis nous avons fait une stéréolitographie ( sorte d’impression en trois dimensions au laser sur de la résine, ndlr) pour recréer le volume de base.» L’atelier néerlandais Kennis & Kennis a utilisé la même méthode pour Ötzi. «On peut mesurer certaines choses sur la momie, précise Alfons Kennis. Mais tout a en général beaucoup rétréci. On a déjà beaucoup changé deux heures après sa mort, alors après plus de 5000 ans… Il vaut mieux recommencer à zéro, sur le crâne.»

Les orbites oculaires donnent l’écartement des yeux, les fosses nasales, la largeur du nez. «La deuxième prémolaire indique la commissure des lèvres, ajoute Elisabeth Daynès. On peut évaluer l’épaisseur des lèvres, la forme du nez.» Les marques plus ou moins profondes laissées sur les os par les muscles donnent une idée de la proéminence de ces derniers. Plus la chaire est fine, comme sur le front ou le nez, plus la représentation est précise. Pour les joues ou le contour des yeux par exemple, la marge d’erreur est plus grande. «L’épaisseur de graisse est la seule chose qu’on ne peut pas calculer», relève la Française.

Les artistes se basent sur des tables établies par les criminologues, «qui arrivent parfois à retrouver une identité à partir d’un crâne», souligne-t-elle. «Ils disposent de données mesurées sur des cadavres et classées en fonction du sexe, de l’âge ou de la corpulence», illustre Alfons Kennis. Elisabeth Daynès estime toutefois qu’elles ne sont utilisables que jusqu’à l’homme de Néandertal, disparu il y a 30 000 ans. Au-delà, il faut faire des compromis entre l’humain et le singe.

Pour le corps, le procédé est le même. On part des dimensions des os – «au moins un fémur, un tibia, un bassin». Ötzi faisait du 38. Avec 1,60 m et une cinquantaine de kilos à environ 45 ans, il était dans la moyenne de son époque. «On peut voir à ses ongles qu’il a été malade à deux reprises au cours des derniers mois précédant sa mort, raconte Alfons Kennis. Il a dû beaucoup marcher dans les montagnes. Il a en outre une blessure à la main typique d’un geste de protection face à une attaque. Son corps a été soumis à plusieurs formes de stress. Nous l’avons donc représenté peu nourri, avec une allure suspicieuse, comme s’il était suivi.»

«Les criminologues doivent conserver des «blancs» afin de laisser les témoins les remplir et de ne pas les guider dans la mauvaise direction, fait valoir le Néerlandais. Ce n’est pas notre cas, nous ajoutons des sourcils, une mimique: nous proposons une des images possibles.» Pour la couleur des yeux, des cheveux ou encore la pilosité, il existe en effet une large part de subjectivité. Certaines données, comme le climat dans lequel l’individu vivait, peuvent donner des pistes. Dans le cas d’Ötzi, des cheveux et des poils de barbe, de 9 et 4 cm respectivement, rertrouvés près du corps, ont permis de se faire une idée de sa tignasse. Les premiers résultats d’une analyse génétique entamée l’été dernier ont aussi déterminé que ses yeux étaient marron, explique Andreas Putzer, co-curateur du Musée de Bolzano.

Pour ce type d’examen, il faut avoir de l’ADN exploitable. C’est ainsi que la revue Nature a pu dresser en février 2010 un portrait de l’homme du Groenland – vieux de 4000 ans – plus proche de certains Sibériens que des Indiens d’Amérique. Mais la génétique ne donne pas toutes les réponses. Pour résoudre le dilemme posé par la découverte d’un gène prédisposant à la calvitie ainsi que de longues mèches de cheveux, l’artiste qui a réalisé son portrait a dû l’affubler d’une coupe de footballeur allemand: courte sur le dessus, longue dans le cou.

Il reste donc toujours une part d’interprétation. Le travail des artistes est ponctué de corrections et de validations par les scientifiques. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas toujours d’accord entre eux. La décision de représenter l’Ardipitecus ramidus (4,4 millions d’années) debout, par exemple, est matière à controverse. «Le chercheur voulait absolument qu’il marche, commente Elisabeth Daynès. C’est une question de point de vue.»

Le problème se pose aussi pour les autres espèces. Depuis l’année dernière, les chercheurs disposent toutefois d’un nouvel outil. En février, la revue Science présentait la peinture d’un dinosaure ancêtre des oiseaux appelé Anchiornis et vieux de 150 millions d’années. En analysant le fossile, des scientifiques de l’Université de Yale se sont rendu compte que ce qu’ils avaient jusqu’ici pris pour des bactéries étaient en fait les structures responsables de la production de mélanine. «En comparant leurs formes avec celles des oiseaux actuels, ils ont pu déduire la couleur des plumes», explique Michael DiGiorgio, l’artiste qui a été chargé de dresser le portrait de l’animal, avec une crête rouge, un corps gris foncé et des lignes blanches sur les ailes. Une découverte qui pourrait amener à revoir la palette utilisée pour dépeindre le passé.

«On a déjà beaucoup changé deux heures après sa mort. Alors, après 5000 ans…»